Les sociétés occidentales mutent si fortement depuis quelques années, qu’il aurait été étrange que les romanciers demeurent insensibles à ces changements, à ces profondes perturbations politiques, sociales, économiques, philosophiques. Si bien que l’on se demande si le règne presque sans partage du récit intime, n’est pas en train de laisser place à des romans accordant une attention plus forte à la place de l’homme dans la société. Le romancier comme le citoyen, ressent effroi et fascination face à un chaos à peine lisible qui se dessine devant ses yeux. Qu’allons-nous devenir ? Quel monde se prépare pour nos enfants ? Si bien que des auteurs reviennent sur les devants de la scène, comme Huxley, Orwell, Ballard, Kundera. La satire est bien de retour. Nous attendons, nous lecteurs, que les romanciers nous éclairent, à travers intuitions, personnages et narration, sur ce qui se joue au-delà du flot continu d’informations qui se déversent chaque jour, ou alors qu’il décale notre regard, qu’il le dessille, comme a pu le faire Alain Blottière en cette rentrée avec Le Ciel a disparu, (grand entretien du numéro de janvier, Transfuge 194) ou encore dans cet incroyable roman de Lionel Shriver, Hystérie collective, qui paraît ces jours-ci chez Belfond (grand entretien dans ce numéro-ci).
Elle imagine dans ce roman, que l’Amérique adhère à une utopie égalitariste, représentée par une sorte de ministère de la Parité mentale, puissant, très puissant. L’idée est simple : une guerre sans merci à l’intelligence est déclarée. C’est qu’il a été constaté de manière patente que la souffrance numéro 1 des Américains relève avant tout du discrédit jeté sur nos contemporains qui n’ont pas la chance d’avoir un bon QI. Un best-seller donne le La de ce nouvel élan collectif, signé d’un certain Carswell Dreyfus-Boxford : La calomnie du QI. Alors la machine politically correct se met en branle brutalement afin que le bonheur devienne universel. L’enfer est pavé de bonnes intentions… On y est : cancel culture, délation, paranoïa…Toute ressemblance etc… C’est d’abord le langage scruté à la loupe par la nouvelle administration, avec la complicité hyper active de la société civile, qui est mis à rude épreuve. Gare à ceux qui oseraient qualifier un individu de « stupide », d’« idiot », de « bête », de « haut potentiel » … Ces mots discriminants sont dorénavant interdits, sous peine de bannissement (amendes, prisons, morts sociales). Comme si « la génération offensée » que Caroline Fourest évoquait dans son très beau livre, l’avait emporté. Traduction politique : proscrits sont les tests, les notes, les examens, les entretiens d’embauche, les bilans de compétence etc… Résultat : le pays s’effondre lentement mais sûrement ; les médecins opèrent sans compétence ; les ingénieurs savent à peine compter. La Chine et la Russie tirent évidemment leur épingle du jeu (L’Europe suit bêtement l’Amérique dans sa déréliction) et les dernières têtes pensantes américaines s’exilent dans ces pays-là, (Guerre froide inversée). Politiquement : Obama, honni pour son intelligence, perd les élections ; Biden, moins intelligent l’emporte, mais Trump finit par gagner à plat de couture les dernières élections, incarnant à lui seul la médiocrité absolue, en accord parfait avec l’idée de Parité mentale ! Et Shriver habilement, de renvoyer dos à dos les Wokistes et Trump ! Bêtise contre Bêtise ! Dévoiement contre Dévoiement ! Folie contre Folie !
Dans cette Amérique devenue folle, enivrée d’elle-même, Pearson s’insurge. Pearson est professeur d’anglais dans l’université Voltaire (VU). Cet effondrement, cette hystérie collective, Pearson n’en croit pas ses oreilles. Car elle reste au fond d’elle-même persuadée malgré la propagande permanente de la Parité mentale, que l’intelligence est la chose la moins bien partagée au monde. Et si elle tente de s’adapter le plus longtemps possible à cette nouvelle idéologie, elle finit par déraper. « C’est bien joli tout ça, sauf que se rouler en boule en attendant que la folie de l’égalitarisme intellectuel disparaisse va à l’encontre de ma nature. » Une plaisanterie (clin d’œil à Kundera) d’abord à ses élèves (et si l’on étudiait l’I… de Dostoïevski) puis des insultes à de S.. élèves. Elle perd son poste bien sûr, sa maison, ses enfants ; devient SDF…fière cependant d’avoir eu le courage de ses idées. Mais la roue tourne, radicalement : l’Amérique délaisse cette folie égalitariste, pour souscrire à une autre idéologie, tout aussi mortifère : le règne absolu du QI. Pearson est alors perçue comme une star de la nouvelle Amérique, figure même de la révolte contre l’ancien monde ; mais c’est sans compter son individualisme forcené, sa force de caractère, sa méfiance profonde envers les pensées dominantes, quelles qu’elles soient : « Plus j’affronte les opinions majoritaires, plus je me sens moi-même. »
Le personnage de sa grande amie Emory est passionnant à suivre ; elle est son inverse, incarnation même de l’opportunisme, bien-pensante quand il fallait l’être, puis se ralliant sans aucun détour à l’idéologie adverse : des personnalités prêtes à tout, sans grande conviction, girouettes-tartuffes !
Il y a chez la provocatrice Lionel Shriver du Fran Lebowitz, corrosive, poil à gratter de la doxa ambiante. Un Je réfractaire au collectif : une définition de l’intelligence ? Il y a du Christopher Hitchens aussi chez Shriver : « mon opinion personnelle m’est suffisante, et je revendique le droit de la défendre contre tous les consensus, toutes les majorités, de tout temps, en tout lieu, et en tout temps. Et quiconque tenterait de m’enlever ce droit peut prendre un ticket, se mettre dans la file, et m’embrasser le cul. »
Et Kafka, énigmatique mais signifiant : « Malheureusement pour la société, il y a toujours quelqu’un. » . Ce quelqu’un, ce mois-ci, s’appelle Lionel Shriver.







