Le chef d’œuvre de Vassili Grossman est aujourd’hui mis en scène par Brigitte Jaques-Wajeman, et permet aux acteurs de faire vivre certains moments bouleversants de ce roman la Russie soviétique, et de la Shoah.

Comment rendre un tel voyage aux confins de l’humanité sur une simple scène de théâtre ? La question ne peut être évitée lorsque l’on s’apprête à découvrir une adaptation de Vie et destin. Peu s’y sont risqués : Lev Dodine il y a dix ans plaçait les acteurs de chaque côté d’un filet de tennis. Brigitte Jaques-Wajeman choisit, elle, une concentration sur le texte. Ni décors, ni costumes. Des livres et des feuilles posées sur une table. Première force de ces choix : la vitesse avec laquelle l’on passe d’une scène à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un personnage à l’autre. Le livre dialogue avec lui-même, sous nos yeux. Grâce à des acteurs profondément investis dans le projet, ils se sont tous replongés dans les mille pages de Vassili Grossman pour préparer leur travail sur scène, cette adaptation réussit à faire vivre la langue et les réflexions de l’auteur russe, sur ce XXe siècle qu’il a vécu au plus près de l’horreur. Au cœur de la pièce, Strum, le double de l’auteur, physicien qui se heurte chaque jour un peu plus à la censure soviétique. Il est incarné sur scène par le formidable Bertrand Pazos qui lui confère énergie et désespoir au gré de ses désillusions. Rappelons que Vie et Destin évoque les procès staliniens de 1937, la bataille de Stalingrad, la ghettoïsation des Juifs en Europe de l’est, leur déportation, leur extermination à Auschwitz et ailleurs, puis, après-guerre, la société soviétique, jusqu’au complot des blouses blanches. Roman de la destruction des juifs européens. Grossman, qui a perdu sa mère dans les chambres à gaz, et qui découvrit Treblinka à la fin de la guerre en tant que correspondant russe, sait de quoi il parle. La puissance de son texte vient aussi de cette expérience qui infuse la langue tolstoïenne. Ainsi faut-il évoquer le chapitre le plus célèbre du roman, la lettre de la mère de Victor Strum à son fils, adieux déchirants d’une femme retenue dans un ghetto d’une petite ville ukrainienne, qui se découvre juive, à la veille de sa mort. Pour incarner ces derniers moments, l’actrice Raphaèle Bouchard choisit la retenue, permettant ainsi au texte d’offrir son ampleur tragique. La metteure en scène, dont le public français connaît le travail accompli sur toute l’œuvre de Corneille notamment, sait diriger ses acteurs pour d’ultimes paroles. Une ligne tendue que l’on retrouve aussi dans le très beau jeu d’Aurore Paris, au cours d’une autre scène qui voit une femme médecin déportée à Auschwitz, se rapprocher dans le train d’un « enfant muet » qui par son silence incarne à lui seul l’horreur que subit son peuple. Ces deux moments qui se jouent entre ombre et lumière, avancent dans des lieux de recueillement rares au théâtre. Ils justifieraient à eux-seuls de découvrir cette adaptation.

Mais Vie et Destin s’avère aussi le roman de la peur soviétique. C’est là le courage de Grossman ; il défend l’idée qu’il ressent intuitivement de la proximité du totalitarisme soviétique et du totalitarisme nazi. D’une part par ces camps qui apparaissent sur scène, le goulag et les camps de concentration ( même si Grossman ne comparera à rien les camps d’extermination nazis qui sont l’ultime lieu du mal, indépassable), et d’autre part, en donnant la parole à un nazi qui fera lui-même le lien entre marxisme léniniste et nazisme. Pierre Stéfan Montagnier ou Sophie Daull, qui porte le personnage du fou ou de l’innocent, Ikonnikov, permettent de donner voix et corps à ce parallélisme de l’écrasement de la volonté humaine. Ce qui demeure à la fin de la pièce, s’avère la force de Grossman qui écrit après-guerre en Russie soviétique. Alors qu’Hannah Arendt publie ses premiers livres de l’autre côté du rideau de fer avec le succès que l’on connaît, lui avance seul dans son odyssée, en sachant sans doute qu’il ne verra jamais de son vivant ce livre publié. Oui, ce courage inouï de l’écrivain se ressent à chaque instant du roman, et de cette adaptation.
Vie et Destin de Vassili Grossman, adapté par Brigitte Jaques-Wajeman, Théâtre de la Ville, Abbesses, jusqu’au 27 ja










