Felix Moati signe un premier roman désopilant, Voir clair, à travers une galerie de personnages névrosés, pathétiques et attachants. Une vraie réussite.

Il est certainement le genre le plus rare en littérature et le plus casse-gueule : la comédie. Quelques noms nous reviennent à l’esprit, comme ceux de Jerry Stahl, Edgar Hilsenrath, Jonathan Ames, Tom Sharpe, Vincent Ravalec, Philippe. B Grimbert, Claude Alain Arnaud…

Moati frappe haut avec ce premier roman, et entre d’emblée dans le club très fermé des écrivains humoristes. Il faut dire qu’il a un art de la scène (il vient du cinéma, réalisateur, acteur) parfaitement maîtrisé, et un art du dialogue à faire pâlir n’importe quel écrivain, tant ils sonnent juste. Précisons : Voir clair est une comédie certes, mais dramatique : un badinage sur fond de suicide ; le regard que jette sur le monde le narrateur, est amusé, vif, rigolard même, potache parfois, souvent fin, juif à 99 %, et toujours traversé d’inquiétudes, d’angoisses, de cette mort qui s’invite un peu trop souvent au goût de ses personnages. Mort, maladies, dépression. On passe son temps chez le psychanalyste dans ce roman ! Comme chez Woody Allen !

Moati impressionne aussi par une structure efficace et habile ; le roman s’ouvre par une scène géniale où un jeune homme en alpague un autre, un double, pour lui demander d’écrire son histoire, et se referme sur la vie de celui qui a écrit le livre ; entre cette ouverture et cette fermeture, un enchâssement d’histoires qui se répondent, de manière circulaire, où l’on passe avec agilité d’un personnage à l’autre, Joachim, le principal, Nathan, son frère, et une galerie de personnages secondaires très fouillés. Parce qu’avant tout, Moati est un talentueux portraitiste.

Joachim donc : trentenaire, girouette parfois libérale, parfois socialiste, et de plus en plus juif les années passant, (la scène de la question de la circoncision est mémorable), de plus en plus malheureux aussi, et son « cancer à la couille » qu’il traîne à la fin du livre, à l’image de sa vie : un peu désastreuse. Il ressemble à « un Belmondo juif », « ça sent l’antithèse ! ». Avec sa femme Lucie, dont il finit par divorcer, là encore, ce ne fut que lutte et désespoir. Comme ces trois ans d’allaitement de leur fils Alexandre, (fin des rapports sexuels) qui l’ont conduit à ne voir plus en elle qu’ « un sein géant, indépassable, un putain de sein sur pattes ! » Son frère Nathan lui, est bipolaire, psychanalyste, très lutte des classes. Mention spéciale à la scène où Nathan se retrouve en hôpital psychiatrique, (il y avait été envoyé car sous coke et ecstasy pendant un cours de philosophie médiévale, il s’était mis nu en affirmant vouloir s’immoler comme Jeanne d’Arc), marqué par une crise mystique juive, organisant alors des shabbat all inclusive, ouverts aux goys, aux infirmières… Mais « le judaïsme de Nathan fut aussi fulgurant qu’un cancer du côlon. » Son mariage avec Amanda prête aussi à quelques fulgurances drolatiques. Il en est tombé amoureux car « elle était sensible à la justice sociale et à la redistribution des richesses, « des notions qui puaient le sexe à plein nez ». Et : « rien de plus sensuel, pour lui, que la hausse de l’impôt sur la fortune ».

On croise aussi Grégoire, le prêtre défroqué suicidé mais sauvé par une benne à ordures ; le père de Joachim et Nathan, Étienne, dont l’identité se réduit à peu près à ses convictions obsessionnelles de social-démocrate, un gentil, forcément gentil et qui sifflote, même quand tout s’effondre autour de lui ; Simon, le cousin, voyou du XIXème arrondissement, membre des forces de défense juive, puis talmudiste, fan du Baal Shem Toov, qui se suicide.

Le roman se clôt à Jérusalem. Il n’aurait pas pu se finir ailleurs. Plus juif que ce roman, tu meurs (tumeur) !

Quel bordel !

Felix Moati, Voir clair, Editions de l’Observatoire, 384p., 22€