Visite à la Drawing Factory, ou comment le dessin prend ses aises à l’hôtel. Et prouve son impressionnante vitalité contemporaine.

Le Chelsea Hotel, dépouillé de sa mythique mistoufle, téléporté avenue Mac-Mahon, aurait sans doute la physionomie de la Drawing Factory où je suis allé jouer, une après-midi de printemps et en toute légalité, les rats d’hôtel. Car cet ancien hôtel, loin de se morfondre dans la mélancolie des réminiscences, s’est mué en utopie (bien réelle) et en ruche (bien active) : une trentaine d’artistes y ont ainsi trouvé une chambre à soi. Quelque part entre le puzzle immobilier de La Vie mode d’emploi et un rêve collectiviste qui n’aurait pas tourné au cauchemar. Ce n’est pas l’Overlook Hotel, mais chacune des ex-chambres, transformée en atelier, est hantée, tant ces artistes-poltergeists les envahissent sans vergogne – au nom du dessin, sous toutes ses formes.

Ici, ça déborde joyeusement sur les murs (« bienvenue dans mon chaos », me dit, sourire aux lèvres, Araks Sahakyan, un de ses tapis roulé au sol, le chambranle d’une fenêtre peinte à la bombe sur son mur). Là, arts décos et art tout court se réconcilient dans un grand élan démocratique, et ce sont les efflorescences chatoyantes de Camille Chastang, dont les œuvres sont de brillantes boutures de la grande tradition de l’illustration botanique, donnant l’impression de réinventer les grands panneaux peints des Nabis. Là encore, c’est l’œuvre au noir de Louise Vendel, une chauve-souris dans une cheminée, des papillons qui mouchettent des surfaces siamoises comme des dominos, mais rien d’austère, au contraire, toujours cette exubérance : voilà qu’elle nous ouvre la porte de sa salle de bains, révélant son intimité (artistique, of course…) : des images partout – des reproductions –, tapissant la paroi vitrée de la douche. 

Et partout, chez les uns, chez les autres, des livres (suggestion, en passant, d’intitulé de thèse pour un futur historien du dessin français : l’influence de Donna Haraway, qu’on me cite à plusieurs reprises). Comme dans la chambre de Gaspard Laurent, qui combine, dans les souples volumes de ses créations, le rêve du livre total (tout faire soi-même, jusqu’à la vente), l’héritage du fanzine, Moebius, Jodorowsky, la musique, la culture japonaise… Le tout donnant des feuilles tantôt grouillantes d’une vie végétale presque obscène, tantôt des paysages comme décantés, de grands espaces vides de rêve où j’imagine bien flotter les nappes sonores de Tangerine Dream. Et même ceux qui semblent cultiver une certaine retenue, comme Audrey Matt Aubert, qui, de son propre aveu, préfère l’économie de formats modestes, dont le noir et blanc élégant ne cède pas à la débauche de couleurs – même chez Audrey Matt Aubert, les vannes de l’in-, sub- ou infra-conscient, comme on voudra, sont ouvertes. De façon surréaliste, au sens le plus rigoureux et le plus exaltant du terme. Car cette lectrice de Poisson soluble m’explique qu’elle applique aux Villes invisibles une méthode inspirée du cadavre exquis pour préparer une nouvelle série. 

Mais sans doute celle qui incarne au mieux l’esprit (au sens presque spirite) bouillonnant de la Drawing Factory – et qui, s’il fallait choisir entre tant d’artistes qui méritent chacun qu’on prenne longuement pension dans leur chambre, serait ma découverte du jour –, c’est Camille Fischer. Je rentre dans son atelier, vois ces feuilles qui semblent sorties d’un rêve décadent passé au brou de noix, je lâche le nom de Gustave Moreau, on parle de Huysmans, puis c’est Albert Samain, les rapports insoupçonnés de Bernard de Clairvaux et de l’absinthe, Jim Morrison… Oui, Camille Fischer est de ceux que Bachelard appelait « les grands parlants ». Et il ne s’agit pas de namedropper tous azimuts, mais d’une fidélité, jusque dans cette parole effervescente, à une esthétique. Car Camille Fischer, qui conjugue textiles, bijoux, performances, dessin, est une baudelairienne : son moteur, ce sont les jeux de rimes infinis des correspondances, le manège au rythme endiablé du démon de l’analogie. Je savais bien que cet hôtel était hanté…

Drawing Factory, jusqu’au 20 septembre

Plus d’infos : https://www.drawinglabparis.com/drawing-factory/