Portrait

Transfuge n°16 / Mai 2007

L'archipel Inouï

Yasushi Inoué

portrait

© Copyright

Acheter le livre

S'il était un arbre, Inoué serait un keyaki centenaire, ombrageant le bitume de Tokyo. Un critique qualifia un jour l'oeuvre de Yasushi Inoué de « bouffée d'air frais dans le monde dévasté de l'après-guerre ». Dieu sait que le Japon avait besoin de respirer pendant ces années de plomb qui suivirent Hiroshima et la défaite. La littérature japonaise d'après-guerre a ses deux géants : côté obscur, Mishima, côté clair, Inoué. Yasushi Inoué aurait eu cent ans cette année. Infatigable chroniqueur de son époque, il terminerait sûrement un nouveau roman évoquant les métamorphoses du XXIe siècle. Un homme influencé par Confucius, Cocteau et Siddharta était-il prédestiné à devenir l'un des plus grands écrivains japonais les plus lus au monde ? « Le destin des textes littéraires est aussi arbitraire que celui des hommes », nous répondrait-il, avec la sérénité de celui qui a fait le tour des choses. Romancier, journaliste, poète ou scénariste, Yasushi Inoué eut mille vies. Enfin il en eut surtout deux, avant et après l'écriture. À l'instar de Flaubert, Yasushi Inoué a connu une vocation tardive : son premier roman, Corrida, paraît en 1946, il a près de 40 ans. Avant cela, l'homme pressent déjà qu'il ne vit que pour raconter. En 1988, il qualifiait son oeuvre de « jardin à l'abandon » et « ce jardin », ajoutait-il, « c'est Moi ». Toute sa vie est dispersée dans ses cinquante romans et cent quatre-vingts nouvelles. Pour remonter le cours de son histoire, il faut commencer par un de ses derniers romans, Histoire de ma mère : il y évoque son enfance au nord de l'archipel nippon, sur l'île d'Hokkaido. D'abord élevé entre ses deux parents – le père, médecin militaire taciturne, la mère, lumineuse –, l'enfant est confié à 6 ans à sa grand-mère, ancienne geisha. Le futur écrivain voit-il déjà dans cette femme sensuelle et raffinée un de ses personnages féminins récurrents ? Assiste-t-il à ce drame de la vieillesse qui lui inspirera ses pages les plus poignantes ? On peut le croire puisque dès l'adolescence, il écrit, surtout de la poésie. Étudiant la philosophie et l'histoire de l'art à Kyoto, le jeune Inoué consacre sa thèse à Paul Valéry. Les auteurs français ne le quittent plus : il découvre ensuite Jean Cocteau, qu'il gardera comme maître de plume. Mais sa famille envisage pour lui un métier « sérieux ». Il trouve une profession à la hauteur de son immense curiosité, le journalisme. De ces années de presse, l'écrivain garde ce besoin de véracité qui le pousse à se documenter à l'extrême pour chaque biographie ou roman historique. Il découvre aussi l'univers des grands quotidiens dont les personnalités rivalisant d'orgueil peuplent ses romans. Marié en 1935, reporter à Osaka, la quiétude d'une vie installée s'offre à lui.

Le choc de la guerre
C'eût été ignorer le grondement des nations : en 1937, Yasushi Inoué est envoyé comme soldat d'infanterie en Chine. Il assiste à la mort absurde de ses jeunes compagnons qui le hanteront jusqu'à la fin de sa vie, mais tombe dans une éperdue fascination pour cette immense voisine, ennemie de toujours, à la culture millénaire. À cette Chine aimée, non pas celle du petit livre rouge, mais celle de la terre brumeuse d'une civilisation ancestrale, il consacre plusieurs romans, notamment La Tuile de Tenpyo (1957), qui y relate le périple de moines bouddhistes. Après la guerre, le temps de l'écriture est enfin venu. Le Fusil de chasse, publié en 1947, compte parmi les grandes histoires d'amour de la littérature japonaise et est récompensé par le prix Akutagawa, l'équivalent de notre Goncourt. Si l'intrigue est éternelle, une passion interdite vécue par un couple maudit, la forme est avant-gardiste : un homme raconté par trois femmes, son épouse, sa maîtresse et la fille de celle-ci. Inoué donne voix au désir de la femme, à cette pulsion sexuelle qui sous-tend une volonté d'émancipation peu évoquée dans le Japon austère des années 1950. Cette rigidité de la société japonaise, Inoué en détruit le socle, à savoir le mariage, institution décrite tout au long de son oeuvre comme un face-à-face glacial, « chacun retranché dans sa citadelle » dont l'atmosphère est « menaçante, irritante, comme la chaleur dans le désert ». 

Passions impossibles
On retrouve le couple et son impossible communion en 1949, dans Combat de taureaux. Fable sur le divertissement du sang, le roman est orchestré autour de « cette lutte étrange, vaine et sans rythme à laquelle se livraient les deux bêtes, cornes contre cornes ». La littérature comme tauromachie, une nouvelle fois Inoué a entendu l'Occident, Michel Leiris ou Ernest Hemingway, révolutionner la littérature. La critique le qualifie un peu vite d'« écrivain naturaliste », c'est simplifier la nouvelle voie littéraire qu'ouvre Inoué. Son roman suivant se décline sur le mode tragique. Paroi de glace (1950) aborde encore la passion impossible mais cette fois entre deux abîmes, l'altitude des sommets et le coeur d'une jeunesse idéaliste. À propos de ses premiers romans, Inoué écrit : « Quand je relis ces textes, indépendamment de leurs qualités et de leurs défauts littéraires, je suis comme aveuglé par la fougue de débutant qui m'animait alors… je suis tout entier dans ces pages. » Cette fougue est tempérée par un intérêt pour la psychanalyse de plus en plus prégnant. Déjà dans Fusil de chasse, Inoué évoque un « second Moi » sous la forme d'un « serpent » qui se cache en chacun de nous. L'inconscient s'impose comme une force obscure à l'origine des contradictions des personnages. Très vite, le septième art s'intéresse à ses héros marginaux. Dès l'après-guerre, les plus grands réalisateurs adaptent les oeuvres d'Inoué. Le Maître de thé de Kei Kumai reçoit même le Lion d'argent à Venise en 1989. Une rencontre immortalise son oeuvre, Akira Kurosawa, au faîte de sa gloire dans les années 1950, écrit l'adaptation d'un des premiers romans d'inoué. Asunaro, l'arbre qui aurait voulu devenir cyprès, figure ces destins ratés, ces rêves métamorphosés en vies médiocres. 

Portraits de perdants
À mesure que le temps passe, l'échec devient un thème central dans les récits d'Inoué. Une de ses célèbres nouvelles, Les Dimanches de Monsieur Ushioda (1970), raconte la métamorphose d'un homme qui, au crépuscule de sa vie, va racheter la vanité de son existence grâce à un arbre. Et puis il y a ce roman – s'il n'est pas le dernier, il est l'autobiographie et le testament d'Inoué –, Histoire de ma mère. Écrit en 1975, l'auteur a près de 70 ans. Le drame tient en quelques mots : un fils assiste impuissant à la déchéance de sa mère. La sénilité, cette perte progressive mais inexorable de soi, y est décrite avec une précision clinique. Grâce à la psychanalyse, Inoué déchiffre cette étrange relation mère-fils et les pulsions primitives qu'elle éveille chez un homme d'âge mûr. Loin du drame de la vieillesse, les dernières années de la vie d'Inoué lui offrent, elles, la consécration. Son roman adampté au cinéma par Kei Kumai, Le Maître de thé, reçoit le Lion d'argent en 1989. Elu Vice-président du Pen Club international, décoré de l'ordre du mérite, il est, de son vivant, statufié.
Comme tout écrivain qui s'apprête à devenir une légende, Inoué laisse à sa mort en 1991 un roman inachevé. Consacrée aux immigrés japonais aux États-Unis, cette oeuvre témoigne de cet insatiable intérêt qu'Inoué voue à son époque. L'écrivain se souvenait peut-être que certains de ses cousins s'étaient battus dans le Pacifique sous le drapeau américain, contre leurs propres parents. Il fallait un poète tel qu'Inoué pour réconcilier une nation si déchirée.



Histoire de ma mère, Les Dimanches de Monsieur Ushioda, Paroi de glace
Yasushi Inoué
traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryoji Nakamura, Stock, collection La Cosmopolite, 760 p., 24 euros 



Par Oriane Jeancourt



RetourImprimer cette pageHaut de page

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire lié.
Soyez le premier à réagir.

Tv Transfuge

Deslivres.com

Deslivres.com

La Regle du Jeu