Un ado, un cheval, et l'Amérique... C'est La Route sauvage d'Andrew Haigh, superbe balade au pays des rêves fêlés.

Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 23 Avril 2018

andrewAvec Week-end et 45 ans, Andrew Haigh s'était révélé comme un grand peintre de la solitude. Ces deux films avaient laissé en nous une trace profonde. Un peu comme les chansons qui nous hantent, ils nous revenaient régulièrement à l'esprit. Impression confirmée par La Route sauvage, le dernier film du réalisateur britannique pour lequel le jeune acteur Charlie Plummer a obtenu le prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir à la Mostra de Venise. Il y interprète le rôle de Charley Thompson, un adolescent de quinze ans qui, après la mort de son père, accompagné par un pur-sang en fin de carrière, entame un long voyage, de l'Oregon au Wyoming, dans l'espoir de retrouver sa tante. Sur son chemin, il croisera quelques uns des éclopés de l'Amérique de Raymond Carver et de Sam Shepard. Comme Bonnie, une jockey amatrice mais passionnée (Chloé Sevigny). Ou Del, un loser sympa qui essaie de joindre les deux bouts en entraînant des chevaux (Steve Buscemi). Rencontre avec un réalisateur attachant qui se réclame aussi bien d'Antonioni que de Boorman, de Robert Altman que de Nicolas Roeg.

Le rythme de vos films a quelque chose de paisible. Même dans celui-là, épique, et qui contient quelques scènes de violence....

Cela me vient naturellement. D'autant que, d'après ce que j'ai observé, les choses avancent assez lentement dans la vie. Même si les gens se battent et se disputent, le monde avance avec une sorte de continuité lente. De plus, il est important que mes films aient quelque chose d'objectif plutôt que de sentimental. Je ne veux pas qu'ils forcent l'émotion des spectateurs mais que ceux-ci fassent un effort pour se projeter dans l'histoire. Quand je raconte les péripéties de mes personnages, j'ai envie de les protéger, de les serrer dans mes bras. Je voudrais que les spectateurs ressentent la même chose. Qu'ils regardent les personnages exister, qu'ils s'engagent dans leur trajectoire. J'aimerais qu'ils aient envie de les aider tout en se sentant impuissants à le faire. Mes films ne soulignent pas le sujet dont ils traitent. Je ne veux pas qu'ils transmettent un message mais qu'ils laissent un sentiment, une émotion. Car j'essaie de formuler avec des images ce que je ne sais pas dire avec des mots. 

A propos de refus de la sentimentalité, il y a peu de musique dans vos films. A chaque fois elle arrive au générique de fin et nous bouleverse. Dans Week-End, c'était « I Wanna Go to Marz » de John Grant. Dans 45 ans, c'était « Smoke Gets in Your Eyes » des Platters. Ici, c'est « The World's Greatest », une chanson de Bonnie « Prince » Billy....

Les chansons que je mets à la fin sont destinées à libérer le spectateur de toutes les émotions accumulées à la vision de mes films. Car les personnages eux-mêmes passent leur temps à retenir leurs émotions. La chanson de Bonnie « Prince » Billy m'a accompagné tout au long de l'écriture, du tournage et du montage. C'est une reprise d'un titre de R. Kelly qui évoque la fierté d'être américain. Alors que la version de Bonnie « Prince » Billy est beaucoup plus mélancolique. Elle traduit bien la nature de Charley : un personnage poussé par l'espoir dans un monde désespérant. Le rêve américain m'intéresse précisément pour cette raison : il a déçu tellement de gens mais il charrie encore une espèce d'espoir triste. Je voulais que la fin ne soit pas euphorique mais conflictuelle. Charley a trouvé ce qu'il a cherché mais il a vécu des choses qu'il ne pourra jamais oublier. 

On éprouve alors le sentiment que, comme dans les meilleurs westerns, ce personnage qui ne montre pas ses émotions a fini par devenir le pays qu'il a traversé, qu'il s'identifie avec tous ces paysages, qu'il les incarne presque.

Oui, il est devenu tous les lieux qu'il a traversés. C'est comme si le paysage s'était imprimé en lui. Les paysages laissent une empreinte sur les êtres. Les espaces modèlent nos affects. Je n'ai pas cherché à ce qu'ils soient beaux mais à ce qu'ils reflètent l'intériorité de Charley. Dans La Route sauvage, les lieux sont grandioses mais ils ont aussi quelque chose de désolé, de rouillé. Nous avons beaucoup regardé les photographies de Steven Shore et de William Eggleston. Nous avons revu Paris, Texas de Wim Wenders. Ces oeuvres proposent un contraste saisissant entre la majesté des paysages qui nous entourent et la manière chaotique dont nous aménageons notre environnement. Ce n'est pas un hasard si Macadam à deux voies (Monte Hellman), Cinq pièces faciles (Bob Rafelson) et La Dernière Chance (John Huston) font partie de mes films préférés. C'est difficile de filmer l'Amérique car on l'a vue dans tellement de films ! Nous avons cherché des lieux anonymes. Un dinner ordinaire par exemple plutôt qu'un dinner exotique. Ce sont les mêmes lieux que dans le livre. Je les ai parcourus avec Willy Vlautin, l'auteur du roman.

C'est votre premier film hollywoodien....

Les critiques britanniques me traitent presque comme un traître qui a abandonné l'Angleterre pour céder aux sirènes hollywoodiennes ! La vérité est que je suis juste tombé amoureux d'un livre et d'une histoire et que je n'ai absolument aucun plan de carrière ! Mais les gens sont obsédés par votre origine et votre soi-disant « identité culturelle ». Il y a beaucoup de grands réalisateurs anglais. Mais je ne me sens pas forcément appartenir à la tradition britannique. J'ai l'impression d'être de nulle part. C'est parfois un peu inconfortable mais je ne peux pas faire autrement !

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