Rencontre avec Yorgos Lanthimos, maître d'oeuvre du génial et tragique Mise à mort du cerf sacré.

Par Frédéric Mercier
le Lundi 30 Octobre 2017

yorgos« J'aime sentir la puissance dévastatrice d'un cinéaste »


I
mpossible de rencontrer en chair et en os Yorgos Lanthimos. Il vit à Londres et prépare son prochain film. À Cannes, celui qui y revenait cette année pour la deuxième fois après The Lobster  et avec son premier chef d'oeuvre, Mise à mort du cerf sacré , s'était montré peu prolixe avec la presse, préférant laisser « ses spectateurs » interpréter les signes de son cinéma. C'est l'une des forces du cinéma de Lanthimos que nous suivons attentivement à Transfuge  depuis Canine  en 2009 : jouer sur la complexité de l'interprétation. C'est donc par téléphone que nous avons pu joindre ce réalisateur de quarante-quatre ans, compagnon de la comédienne Ariane Labed. Contre toute attente, Lanthimos s'est montré volubile et persifleur, s'amusant à l'autre bout du fil quand j'essayais de lui faire part de mes interprétations personnelles sur son film qui rappelons-le, a provoqué une petite bronca à Cannes, soulevant des protestations et de nombreuses accusations. Lanthimos aurait pour certains la fâcheuse tendance à gonfler artificiellement ses scènes, à se prendre pour Kubrick et à se montrer peu amène avec ses personnages. Si effectivement Mise à mort du cerf sacré  ne ménage pas son spectateur, c'estvd'abord peut-être pour ça qu'il nous a tant séduit à Transfuge  , enfin un auteur qui avec un humour très cruel prend le cinéma au sérieux.

Frédéric Mercier : Comment avez-vous débuté au cinéma ?

Yorgos Lanthimos : J'ai d'abord travaillé dans la pub où j'ai appris beaucoup de choses sur les techniques de cinéma. Même si j'ai étudié dans une école de cinéma, nous n'avions pas vraiment la possibilité de nous exercer. Pratiquer est très difficile en Grèce où les structures nécessaires n'existent pas pour apprendre ou pour s'initier. Pour ma génération et celle qui arrive, il demeure très difficile de faire du cinéma.

F.M. : Mais c'est le théâtre plus que la publicité qui vous a permis d'apprendre votre travail de cinéaste ?

Y.L. : Oui, ce qui m'a permis de comprendre où j'allais et ce que je recherchais, c'est d'abord le théâtre. On m'a un jour proposé de diriger une pièce alors que ce n'était absolument pas mon intention d'abord. Je ne rêvais que de cinéma. Mais j'ai eu l'opportunité de travailler pour un théâtre très progressiste et d'avant-garde à Athènes et j'en ai profité. Cela m'a permis d'apprendre à travailler avec les acteurs, ce qui demeure la base la plus fondamentale de mon travail.

F.M. : Est-ce que vous avez mis en scène des pièces de Beckett, voire de Ionesco, auteurs auxquels on pense quand on découvre vos films, notamment le dernier ?

Y.L. : Si j'ai beaucoup appris en les lisant, je n'ai jamais eu l'occasion de les mettre en scène alors que ce sont des auteurs, notamment Beckett, qui comptent beaucoup pour moi.

F.M. : Dans Mise à mort du cerf sacré, on croit déceler de nombreuses influences, notamment celle de Kubrick. Quels sont les cinéastes ou les auteurs qui ont toujours compté pour vous ?

Y.L. : Je ne suis pas très au clair avec ça parce que mes goûts n'ont jamais cessé de changer et de s'affiner en fonction de mes humeurs, de mes rencontres, de l'existence. Mais j'ai mes préférences bien sûr : Robert Bresson, John Cassavetes, Luis Bunuel et évidemment Stanley Kubrick comptent énormément pour moi. Ils n'ont pas grand-chose en commun ! Au fond ce qui m'intéresse toujours, c'est la puissance dévastatrice d'un cinéaste.

F.M. : Quelle est l'origine de Mise à mort du cerf sacré ?

Y.L. : Comme d'habitude, c'est né de discussions avec mon ami scénariste Efthymis Filippou avec lequel j'ai toujours travaillé depuis Canine en 2009. On venait d'écrire The Lobster  et on cherchait une nouvelle idée. Nous avons posé quelques idées très simples, on a commencé à mettre en place une situation qui nous semblait un bon point de départ : un très jeune garçon intimide un homme mature qui aurait réussi sa vie. On avait l'idée qu'il cherchait à venger la mort de son père et on voulait créer de l'ambiguïté autour du fait que l'on ignore si un médecin qui incarne l'autorité / le savoir est ou non responsable de la mort d'un homme qu'il a opéré. Cela donnait, nous semblait- i l, un conflit très fort. On en a discuté et d'autres éléments sont venus se rajouter au fur et à mesure.

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