Raymond Depardon s'immerge une fois de plus dans le milieu psychiatrique. Et en ressort avec ce prodigieux 12 jours. Rencontre.

Par Frédéric Mercier
le Mardi 28 Novembre 2017

depardonRaymond Depardon s'immerge une fois de plus dans le milieu psychiatrique. Et en ressort avec ce prodigieux 12 jours. Rencontre. 
 

Cet entretien aurait pu faire partie de la série des « J'ai pris un verre avec... » Ce matin de septembre, Raymond Depardon m'a attendu quarante-cinq minutes à la terrasse d'une brasserie près de la Fondation Cartier-Bresson à Paris qui lui rend hommage jusqu'au 13 décembre dans le cadre d'une exposition photographique intitulée Traverser. A cause d'un malentendu, je l'ai fait patienter. Il ne s'en offusque pas, boit un Perrier et salue des badauds qui viennent le voir quand il ne répond pas à des appels téléphoniques. Prolixe, passant d'un sujet à l'autre, le photographe et filmeur se montre plus agité que ses films, notamment son dernier, 12 jours que je tiens pour l'un des plus beaux films de l'année. Trente-cinq ans après avoir filmé l'institut psychiatrique de San Clemente près de Venise (San Clemente, 1982) et le service psy de l'Hôtel-Dieu à Paris (Urgences, 1987), Depardon s'est intéressé à celui du Vinatier, à Bron dans la région lyonnaise. Depuis 2013 s'y applique une nouvelle loi permettant à des patients internés sans leur consentement, à la demande d'un proche ou d'un employeur, d'être entendus par un magistrat qui doit décider s'ils peuvent ou non recouvrer leur liberté. Depardon a obtenu une dérogation pour filmer ces audiences et enregistrer la parole des internés. Froidement, sans jamais interférer avec la procédure, Depardon enregistre les échanges pour interroger la pertinence de ce nouveau dispositif juridique où les juges ne semblent que confirmer la décision des médecins devant des malades souvent incapables de s'exprimer, à cause de lourds traitements médicamenteux. Sobre, sans artifice, le film fait idéalement le pont entre ses oeuvres psychiatriques et ses longs métrages judiciaires sur les instances correctionnelles, Délits flagrants (1994) et 10 ème Chambre, instants d'audience (2004).

Comment est né le projet de filmer ces audiences ? 

J'ai rencontré deux psychiatres qui avaient travaillé à l'école de la Magistrature. Elles sont venues me parler de cette loi de 2013 à propos des internés d'office. Une loi dont je n'avais absolument pas entendu parler mais, comme j'imagine, vous n'en aviez vous non plus aucune connaissance. Elles nous ont donc expliqué ce système des douze jours. Mon épouse et collaboratrice, Claudine Nougaret et moi avons répondu immédiatement car nous avions vraiment envie de faire un troisième film sur les hôpitaux psychiatriques. Nous sommes donc allés visiter, nous avons eu des refus puis obtenu en fin de compte une dérogation pour filmer Le Vinatier. La direction nous a permis d'aller visiter l'UMD, l'Unité pour Malades difficiles. Il y en a cinq ou six en France.

Qu'est-ce qui a changé selon vous entre les hôpitaux psychiatriques que vous filmiez dans les années 80 et ceux d'aujourd'hui ? 

Au Vinatier, on donne désormais aux patients des clés numériques dont ils peuvent se servir s'ils souhaitent sortir et se déplacer dans les locaux. Evidemment, cela ne veut pas dire qu'ils sont libres parce que cette clé, chaque jour, se télécharge avec des données spécifiques pour chacun. Mais ça signifie quand même un changement. Il y a environ deux infirmiers pour des unités de vingt à vingt-cinq personnes. Et désormais, ce sont les infirmiers qui demeurent dans des cages en verre. Ce sont eux qui sont enfermés en fait. Elle est là la nouveauté. Et je trouve ça beaucoup plus intelligent. Ces vitres leur permettent de se replier si quelqu'un devient violent. Evidemment, je ne dis pas que c'est l'hôtel 4 étoiles mais leurs chambres, et j'en ai visité beaucoup, sont quand même relativement confortables. Ce sont les fameux « 19m2 » que l'Europe impose à toutes les chambres, que ce soit en prison ou en hôpital psychiatrique. On ne peut donc pas dire que l'Europe ne fasse rien.

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