J'AI PRIS UN VERRE AVEC...ANDRANIC MANET ET SOPHIE VERBEECK

Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 16 Avril 2018

acteurs civeyracOn grelotte aux Buttes-Chaumont. Frissonnant dans mon pardessus, je me fais l'effet d'un malfrat au bout du rouleau, égaré sur une plage du Nord dans un polar de Simenon. Je me dirige vers le Pavillon du Lac : on est dans le quartier de Sophie. Et en plus la patronne est cinéphile ! Là, je compte bien me dégeler à la chaleur des deux comédiens. Je ne suis pas déçu : fronts dégagés et regards clairs, ils irradient aussi bien la curiosité que le désir de partager. Ce sera thé bouillant pour moi, coca et café pour eux, des excitants, promo oblige. Le film plaît beaucoup ! Même Elle a organisé un shooting pour eux ! C'est dire ! Aux côtés des acteurs du Kechiche, ils incarneront pour le magazine féminin « les nouveaux visages du cinéma français ». Ils ne sont pas dupes du caractère artificiel du jeu médiatique et nous en rigolons ensemble.

Au début, ils sont perplexes. Ils ne comprennent pas que la représentation incandescente de la jeunesse proposée par Mes Provinciales m'ait tant surpris. Pour eux, c'est une évidence : « La jeunesse n'est jamais battue d'avance ». Même si Andranic constate que sa génération vit sans illusions et s'investit peu dans les luttes politiques, il pense qu'on peut rendre le monde meilleur, notamment par le cinéma. Sophie est plus ardente, à l'image de son personnage dans le film. Elle est convaincue que le jeune âge reste transi « du désir que quelque chose lui arrive ». 

Ils donnent le sentiment d'atterrir, comme s'ils étaient encore pénétrés de l'expérience du tournage. Et qu'ils désiraient secrètement continuer à habiter le film. D'autant qu'ils ont contribué à l'écriture des dialogues. Sophie raconte : « Je suis partie à la ZAD pour pouvoir m'emparer du texte de l'activiste. J'avais besoin d'un rapport physique avec cette parole. Quand je suis revenue, j'ai proposé des modifs au scénario. Et puis Jean Paul nous a fait entrer dans une rêverie commune qui solarise d'autres univers d'artistes pour préciser le sien. Il nous a fait entrer dans un autre temps, un temps qui brasse des mythes. Je le vois comme un musicien. Il prépare l'espace de sorte à ce qu'il puisse accueillir la musique ». Elle est enchantée du résultat proche de Grémillon et de Bartas avec qui elle a tourné. Elle aime comparer Mes Provinciales au Temps retrouvé : il s'agit dans les deux cas de peindre « des êtres morcelés qui essaient de rassembler quelque chose qui échappe ». Andranic précise qu'il est à l'aise avec les références de Civeyrac : surtout Sayat Nova. Il faut dire que son arrière-grand père était arménien et a survécu au génocide de 1915. Et que son père qui est aussi acteur (il joue son père dans le film) connaissait Paradjanov. 

Quand je leur demande quel rôle ils aimeraient jouer, Sophie me dit : « Une super-héros ! Il y a en marre de tous ces rôles de faire-valoir des hommes qu'on propose aux comédiennes ! » Le plus grand rêve d'Andranic, lui, serait de jouer Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit. Sophie le charrie : elle le voit plutôt dans un film à costumes, une adaptation d'Adolphe de Benjamin Constant.

Andranic raconte qu'il ne cesse de remercier le cinéaste pour le rôle d'Etienne. Et que cela irrite un peu ce dernier qui ne cesse, à son tour, de le remercier d'exister. « Merci d'exister. Il faut dire cela aux gens qu'on aime ». Dehors le parc baigne dans la lumière du soleil qui, enfin, perce les nuages.

Photo Franck Ferville

 

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