Femme de joie

Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mardi 07 Février 2017

andrea arnoldLa Britannique Andrea Arnold a pris la route dans ce qui est aujourd'hui le pays de Trump. American Honey embarque toute une petite bande fauchée, mais haute en couleurs. Un grand film euphorisant, à l'image de sa réalisatrice, battante dopée à Rihanna...
 

Au bout d'une quinzaine de minutes d'interview, Andrea Arnold s'énerve suite à un mot malheureux que je viens de prononcer ; « white trash » ? Comment pouvez-vous les appeler ainsi ? Vous-vous rendezcompte de la violence de ce terme ? ». La réalisatrice garde une voix douce, pédagogue qui accentue son indignation. Un peu déplacée, avouons-le, dans cet hôtel luxueux niché dans une cour de la place des Vosges baptisé sobrement Le Pavillon de la Reine. « On appelle les gens « trash » (ordures), et vous trouvez ça normal ? » Non, je suis aussi dégoûtée qu'elle par ce terme, mais il s'agit de comprendre ce que cette belle Britannique frangée qui porte sa doudoune à demi tombée sur les épaules, comme les adolescents et les rappeurs, est allé chercher parmi ces habitants du Sud et du Midwest des États-Unis, pauvres et blancs, dont on a tant parlé depuis l'élection de Donald Trump. Savoir comment elle, qui adaptait il y a cinq ans un classique de son pays brumeux, Les Hauts de Hurlevent,  a réussit un film si lumineux sur ce ventre mou de l'Amérique la Virginie, le Texas, qui, jusqu'à il y a peu, et quelques fabuleux écrivains comme Donald Ray Pollock, n'apparaissaient dans aucun tableau. Savoir aussi ce qui l'a lancée à la poursuite de ces « mag crews  », ces équipes de vendeurs de magazines itinérants, jeunes outsiders issus la plupart du temps de milieux difficiles, qui traversent le pays en camionnette pour vendre d'improbables abonnements de magazines spécialisés que personne ne recevra. Des jeunes qui vivent avec 10 dollars par jour, au jour le jour, et au rythme des routes qui sillonnent le pays. Bref, qu'est-ce que cette héritière spirituelle du grand cinéma social britannique est allée chercher dans l'Amérique profonde, parmi les rebuts de la société d'Obama ?

L'anti-tragique

Au cours de la discussion qui suit avec AndreaArnold, il m'apparaîtra que son indignation n'a rien d'une pose, mais révèle une nature combative, perpétuellement en mouvement. Une volonté de s'en sortir, une course au bonheur qui infusent American Honey  comme jamais aucun de ses films précédents. Une scène au hasard : le groupe de jeunes vendeurs de magazines se retrouve en pleine nuit sur un parking de motel. Nous est annoncé un combat d'humiliation orchestré par la chef sadique de la bande, Krystal, incarnée par la très sexy Riley Keough, petite fille d'Elvis. Ils sont tous là, un feu est allumé, le meilleur vendeur doit frapper le plus mauvais, le premier a un physique californien, le second, de poète gothique. Le pugilat s'annonce. Mais chez Arnold, le pire n'est jamais sûr. Peu à peu, grâce au hip-hop, et au désir des corps, la danse supplante la violence, et le garçon blond et sanglant, si menaçant quelques instants plus tôt, finit par tournoyer nu sur le toit de la camionnette. Arnold, c'est ça : la tragédie déjouée, la joie triomphante. De même, quelques plans plus tard, la jeune Star part dans une maison isolée avec trois vieux Texans, elle ne craint rien, nous finissons par ne plus avoir peur pour elle. La réalisatrice reconnaît éprouver une peur primaire de l'horreur, « Je suis incapable de regarder les scènes de violence dans les films, je les trouve insupportables, ou grotesques. Je veux avant tout être fidèle aux choses telles que je les ai observées. Et j'ai observé que 80% du temps, les situations n'aboutissent pas sur l'horreur. » L'antitragique Arnold n'est pas une naïve, mais une tenace documentariste de l'énergie adolescente, fascinée par la confiance en l'avenir qui peut habiter chacun de ces jeunes, aussi perdus soient-ils. Une passion qui s'accompagne d'une profonde animosité pour la vision victimaire des pauvres. Comme la Mia de Fish Tank,  ou la Star de ce dernier American Honey,  Andrea Arnold est une femme qui a fait de la survie une affaire aussi politique qu'esthétique. Une manière de se dépasser, entre délire, colère, et joie de l'instant. Chez Arnold, la danse opère la fusion de ces trois éléments. « La vie n'est-elle pas faite de mouvements, et seulement de mouvements ? » me fait-elle remarquer en plantant ses yeux verts, uniformément verts, dans les miens. Il est sûr en tous cas qu'Arnold a fait de son existence, une quête d'énergie incessante, une forme d'adolescence permanente.

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