Transfuge continue son tour d'Europe culturel

Pierre Vesperini qui déconstruit brillamment un certain nombre de mythes européens
Par Vincent Jaury

remous

Transfuge continue son tour d'Europe culturel. Georges-Arthur Goldschmidt nous avait parlé de la place de l'Allemagne en Europe depuis les croisades. Puis le poète polonais Adam Zagajewski nous a livré un regard contrasté sur l'histoire de son pays et son rapport à l'Union européenne. Aujourd'hui, c'est Pierre Vesperini qui déconstruit brillamment un certain nombre de mythes européens à travers celui de Lucrèce et de son poème De rerum natura. Lucrèce, archéologie d'un classique européen est un livre indispensable.

 

C'est un projet très ambitieux, contre l'historiographie dominante, qu'est celui du jeune historien Pierre Vesperini : s'attaquer sans relâche au mythe de Lucrèce (94 av. J-C ?-54 av. J-C ?). Au mythe qui s'est construit peu à peu autour de son fameux  poème épique et satirique, pour partie épicurien, péripatéticien et cynique, le De rerum natura, (La nature des choses). On peut voir ce livre, Lucrèce, Archéologie d'un classique européen, comme une réaction au livre de Stephen Greenblatt, l'auteur du best seller Quattrocento (Flammarion, 2015), pour  qui Lucrèce fait entrer l'Europe occidental dans la modernité, c'est-à-dire dans l'athéisme. Mais l'essai ne s'arrête pas à cette démythification, il s'inscrit dans le temps long. Et l'on passera, de la place occupée par Lucrèce à Rome sous l'antiquité, puis au Moyen Âge, à la Renaissance, sous les Lumières  et au XIXe siècle. Le grand récit « officiel » s'en trouve bouleversé. La partie centrale sur la Rome antique est lumineuse. Où l'on apprend que l'objectif de Lucrèce dont le texte fut un succès, n'était pas de convertir ses contemporains à la sorte d'épicurisme présent dans son poème, car on ne cherche à convertir personne à Rome. Personne n'a de réelles convictions dans la cité antique. C'est avec le christianisme que les convictions reviendront. On se méfie des pensées dogmatiques sous la Rome antique contrairement  à Athènes où l'on adhérait pleinement à l'une ou à l'autre des écoles. Vesperini nous dit aussi que les attaques contre le religieux étaient recevables à Rome, qui ne croyait plus à la mythologie et aux Dieux, sinon au théâtre et dans les poèmes... Et l'on comprendra par ailleurs que le succès du De  rerum natura passa par un épicurisme vidé d'une de ses idées clefs, l'abstentionnisme politique. L'idée aurait fait scandale à Rome, où l'otium, le temps de loisirs, est compensé par un engagement dans la cité.

Après ces pages éclairantes qui s'attaquent à l'image célèbre d'un Lucrèce marginal à Rome, nous partons dans un long voyage à travers les  siècles. Le Moyen Âge chrétien et scolastique est-il si rétif à l'épicurisme de Lucrèce ? Les humanistes sont-ils si influencés par lui, eux qui étaient obsédés par les lectures de leurs contemporains, Descartes ou Spinoza ? Et les Lumières, anti-chrétiennes, se nourrissent-elles ce poème évoquant la mortalité de l'âme ? Et les romantiques, comme Victor Hugo ? Qu'ont-ils vraiment fait de ce livre ? Tant de questions qui entraînent des réponses complexes comme le réel.

C'est finalement à travers l'histoire de ce livre une nouvelle histoire de l'Europe qui se dessine. Une Europe moins univoque, moins chronologique, à l'épreuve des faits et des sources soigneusement relevées. C'est un livre passionnant dont nous parle Vesparini dans cet entretien.

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