Rencontre avec Adam Zagajewski

"Je regarde Bruxelles avec espoir"
Par Introduction par Vincent Jaury Propos Recueillis par Oriane Jeancourt Galignani et Vincent Jaury

remousPour ce deuxième rendez-vous autour de la question de la culture européenne, il nous a paru opportun d'aller en Pologne. Les relations entre l'Union européenne et ce pays sont au plus mal depuis 2015, depuis que le PiS, parti de droite réactionnaire, est au pouvoir. Un des plus grands poètes polonais, ancienne figure de Solidarnosc, a eu la gentillesse de nous recevoir, chez lui à Cracovie, Adam Zagajewski.

 

Point besoin d'être extralucide pour constater que l'Europe ne nous satisfait pas. Ce « nous  désespérément vide » selon l'expression d'Alexandra Laignel- Lavastine, nous laisse pantois. Une lassitude sinon une colère gangrènent nos esprits. Le repli sur soi, le retour du nationalisme a de nouveau un peu partout en Europe le vent en poupe. Qui se sent « enfant de l'Europe » aujourd'hui selon le mot du poète prix Nobel de littérature polonais Milosz ? Trop peu d'entre nous. Il y a encore un immense chemin à parcourir.

Et ce chemin mérite d'être emprunté, tant nous pensons que l'idée européenne est la plus belle idée qui soit apparue sur notre vieux continent.

Comment retrouver la joie et l'espoir qui ont accompagné la construction de l'Europe dès ses débuts ? Qu'en est-il de la joie des pays d'Europe centrale à entrer dans l'Union européenne en 2004, libérés du joug communiste et soviétique ? Une des voies possibles est celle que nous suivons ici : redéfinir ce qu'est la culture européenne. Nous avons trop vite oublié à quel point nous sommes européens. A quel point au-delà même de cette Europe économiste, comptable et sèche, une Europe culturelle existe depuis si longtemps sans même que nous nous en rendions compte. Le grand poète polonais Adam Zagajewski, une des figures de Solidarnosc, bien qu'il ait quitté la Pologne au début des années 80 pour y revenir quinze ans plus tard, nous le rappelle : en Pologne comme partout en Europe, le fondement de notre culture, ce qui fait ce que nous sommes, nous autre Européens, c'est Faust , l'Iliade , la Divine Comédie . Nous sommes issues du même creuset.

Lorsqu'il nous a accueillis chez lui, dans le centre de Cracovie, l'entretien a pris une tournure d'emblée très politique. Si Zagajewski est avant tout un grand poète – pensons à son poème, « Try to Praise the Mutilated World » - publié dans le New Yorker  la semaine suivant le 11 septembre et à sa présence sur la liste du prix Nobel- il s'inscrit dans cette tradition forte de la Mitteleuropa , dans le sillon de Milosz, son maître, mêlant essayisme et littérature, politique et poésie. D'une voix très douce, en français, il nous a raconté la Pologne d'aujourd'hui. Une Pologne que nous n'entendons jamais ici en France, sinon pour dénoncer ses dérives anti-démocratiques. Il nous a raconté la ferveur catholique de la majorité de son pays qui, sans doute, comme Novalis, ne conçoit une Europe que chrétienne ; l'immense gratitude que sa patrie nourrit vis-à-vis des poètes ; l'europhilie, par-delà les idées reçues, du peuple polonais ; mais aussi la persistance très inquiétante de l'antisémitisme ; et bien sûr, les dérives « fascistes » du parti en place au gouvernement, le PiS. L'Europe est toujours travaillée par des forces barbares, comme le disait brillamment Husserl en 1935, dans son ouvrage La Crise de l'humanité européenne et la Philosophie . Le PiS semble être une résurgence de cette Europe-là, des Cioran, Eliade, Céline et milles autres. Il faut, dit Husserl, retrouver l'esprit de la philosophie européenne hérité de la pensée grecque, puis d'une certaine façon des Lumières, d'une raison qui ne se serait pas « égarée ». C'est ce que nous avons fait en rencontrant Zagajewski, retrouver une part de l'esprit européen. Pour lui, comme avant lui pour Jan Patocka, Milan Kundera et tant d'autres écrivains d'Europe centrale, l'Europe reste un horizon indépassable.

Transfuge : Vous gardez un souvenir mitigé de vos années à Paris. Vous avez été mal accueilli ?

Adam Zagajewski : Non n'exagérons pas. J'ai été très heureux à Paris. C'est juste que les poètes français comprennent autrement la poésie que les poètes polonais. Il y a une différence insurmontable : les français sont dans une tradition mallarméenne, hermétique. Ils disent que ce que nous faisons nous poètes polonais c'est du journalisme, ce n'est pas de la vraie poésie.

On a vécu avec ma femme dans un petit groupe d'immigrés. J'étais ami avec Tzvetan Todorov, qui était immigré bulgare. C'était le seul intellectuel français que j'ai bien connu. Et Yves Bonnefoy je l'ai rencontré à la fin de mon séjour, on s'aimait beaucoup. Il y avait Claude Durand, mon éditeur chez Fayard, mais qui était plutôt ami de mes livres qu'ami avec moi. Il n'était pas très ouvert. Mais l'ami dont j'étais le plus proche n'était pas français, c'était le grand poète C.K. Williams. C'était un esprit qui adorait les soirées, il en organisait tout le temps, c'était l'énergie, la force de notre groupe. Sinon il y avait un cercle polonais autour de la revue des Cahiers littéraires, qui avait été crée à Paris pendant l'hiver 1983. J'écris encore dedans, c'est mon lieu de publication préféré.

Transfuge : Vous publiez aussi dans la Gazeta Wyborcza , historique quotidien de gauche. L'année dernière, on y lisait votre poème très politique contre le PiS « Quelques conseils pour le nouveau gouvernement », repris par le New Yorker ... 


Adam Zagajewski : J'étais tellement malheureux face à ce nouveau gouvernement. Ils ont tout de suite brisé la constitution. C'est un poème satirique. Je ne lui publierai pas dans un livre, ça dépasse mon champ esthétique normal. Je l'ai écrit avec fougue et conviction.

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