Relire Salman Rushdie

Par Caroline Fourest

relire salman rushdieIl faut relire l'autobiographie de Salman Rushdie. Joseph Anton (Folio, 2013), du faux nom qu'il a utilisé pendant des années pour se cacher. Parce qu'il a vécu, avant tout le monde, dans la solitude des éclaireurs, toutes les lâchetés que peut subir un esprit libre pris pour cible par les fanatiques au coeur d'une démocratie.

On retrouve dans son livre tous les ingrédients d'une affaire pour « blasphème », expérimentés par Taslima Nasreen au Bangladesh et en Inde, par Theo van Gogh aux Pays-Bas, par le Jyllands- Posten au Danemark ou par Charlie en France. Rushdie l'a expérimenté parmi les premiers, sans repères, sans précédent, et mettra dix ans à se fabriquer un mode d'emploi et de survie.

Lorsque la fatwa de Khomeini s'abat sur lui en 1989, il n'est qu'un écrivain à succès d'origine indienne vivant à Londres. Personne, surtout pas lui, ne peut prédire alors qu'un simple roman, Les Versets sataniques, va déclencher une telle tornade.

La façon même dont le vent s'est levé est le plus passionnant à redécouvrir, grâce aux souvenirs intacts, précis, chirurgicaux de l'auteur. Une amie journaliste croit pouvoir prédire que le livre choquera des croyants. Et voilà qu'ils se sentent obligés d'être choqués. Sans avoir lu le livre, bien sûr. Comme toujours, un leader communautaire survolté croit tenir son heure de gloire médiatique en excitant ses congénères. Puis la colère voyage et trouve acquéreurs. En l'occurrence, le régime des mollahs.

Il faut imaginer la violence qui s'abat alors sur la vie d'un homme, placé sous protection, obligé de se cacher, de mendier une place où dormir, constamment obligé de changer de maison, qui n'a plus de relations normales avec personne, dépend des autres, et se voit en prime régulièrement accusé, par les conservateurs comme la gauche bien-pensante, de l'avoir bien « cherché ».

Rien ne peut préparer un homme libre à devenir l'ennemi public numéro un d'un régime totalitaire, qui va envoyer des tueurs, des années durant, pour l'éliminer. Ils auraient réussi si Salman Rushdie n'avait pas été protégé par les officiers de la Special Branch (les services de protection britanniques), si plusieurs de leurs complots n'avaient pas été déjoués. Mais cette protection a un coût, terrible. Vous devenez un enfant, un prisonnier... Qui doit demander l'autorisation pour tout. Pour sortir, se loger, se déplacer, ou même voir son fils. Ceux qui vous protègent à contrecoeur, en l'occurrence le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, n'hésiteront pas à faire pression sur l'être déjà écrasé que vous êtes pour vous faire reculer et vous demander de vous excuser.

Alors que vous êtes devenu une cible, les soumis se déchaînent et rivalisent en conjectures médiocres. Les tabloïds s'émeuvent que votre protection coûte cher ou font parler vos proches pour vous trouver tous les défauts de la terre (mauvais caractère, égoïste, mauvais écrivain). Vos proches même, parfois, vous trahissent. Sous la pression de la peur ou de la lumière. Le pire portrait de ce livre étant certainement celui de l'une des compagnes de Salman Rushdie, Marianne, une écrivaine fragile, avide de gloire, qui va jusqu'à inventer toutes sortes d'histoires pour être enfin au coeur de l'histoire, quitte à mettre son amant en danger.

L'intérêt de cette autobiographie est là. Faire mesurer à ceux qui ne l'ont jamais vécue la véritable dureté du courage. Elle n'est pas de voir sa vie basculer à cause de quelques lignes ou d'un dessin, par la seule volonté de quelques monstres, mais dans la mesquinerie et la lâcheté des démocrates qui vous entourent et ajoutent leurs crachats aux menaces. C'est ce que raconte si bien Salman Rushdie, avec un style sec, détaillé, épuré, qui ne l'épargne pas lui-même lorsque, déboussolé, il finit par faiblir. Par rencontrer des leaders musulmans pour s'amender, ou par espérer négocier avec le régime iranien que la fatwa soit levée. Rien n'a marché. Les salauds trahissent toujours. Et Salman Rushdie le répète aujourd'hui à qui veut l'entendre : il ne faut jamais céder. La lâcheté n'a jamais calmé le moindre monstre.

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