Pose ton style sur la table

Retour sur Vernon Subutex de Virginie Despentes après son succès de librairie, ou le glissement d'une littérature punk vers le roman réac.
Par François Bégaudeau

Au début de l'année, Oriane Jeancourt livrait à Transfuge une critique peu amène du premier volet de Vernon Subutex. On ne vient pas aujourd'hui amender cette analyse irréprochable, ni exactement en remettre une couche, mais proposer un éclairage complémentaire. Repasser les mêmes faits en les connectant à des faits de style. Oriane fait bien de prendre en défaut l'intention sociologique revendiquée de l'auteure. Plutôt que le portrait des années 2010 unanimement salué (mais qui a de la société une vision si claire qu'il puisse évaluer la captation ?), Vernon Subutex, écrit-elle, « ne repose que sur cette dynamique : la haine de la bourgeoise », à laquelle Despentes fait subir « une caricature nourrie aux clichés ». À cela rien à redire, si ce n'est que la bourgeoise n'est pas seule sur le peloton d'exécution. Beaucoup y passent. Beaucoup prennent cher. Par exemple, « la femelle blanche », « toujours conquise à l'idée de se faire gang-banguer par les lions indomptables du Cameroun ». Ou les « intellos de gauche » : « cette bande de baltringues, leur héros c'était Godard ». Ou tant d'autres ligotés sans défense dans le viseur de la prose-mitraillette. Un défenseur de Despentes adoptera alors une tactique bien connue, en commençant par restituer l'intégralité de la citation : « Cette bande de baltringues, pensait Xavier, leur héros c'était Godard. » On a compris l'angle de la plaidoirie : en l'occurrence, loin de cautionner le jeu de massacre, la romancière tache de ressaisir, sans les faire siennes, les pensées de cet « hétérobeauf type » de Xavier, comme elle le fait avec le complotisme de Louis, « convaincu que Bachar el-Assad est victime en Occident d'une contrepropagande ignoble, orchestrée par le fameux front commun judéo-franc-maçonnique », ou avec la haine oecuménique du skinhead Loïc : « Les samedis, c'est l'émeute, tout ce que Paris compte de minets, pédés, zyvas, sapeurs, négros, bolosses étudiants, bracass et beaux gosses se retrouve chez H et M pour enfiler les derniers molards de la mode. » Voilà l'attaque parée, et Despentes lavée de tout soupçon, puisqu'on ne saurait imputer la température (la violence des personnages) au baromètre (l'auteure). Or, aussi vrai que la bourgeoise est une cible parmi d'autres, les personnages affiliés à des idées fascisantes n'ont pas le monopole du dézingage. Que l'ex-hardeuse Pamela Kant soit exempte de toute pulsion nazie ne l'empêche pas d'incriminer les « salopes de féministes », « ces rombières, ces bonnes mamans, qui ne sentent leur chatte que quand elles accouchent ». Et l'argumentaire pro domo de Patrice, mari violent et néanmoins marxiste, prend des accents tout aussi amicaux : « C'était des trucs de bonnes femmes, à cause du féminisme, qui veulent du mâle mais pas la trempe qui va avec. »

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