POLOGNE : LES ARTISTES EN RESISTANCE

Depuis un an, la Pologne est gouvernée par les réactionnaires du Parti Droit et Justice.
Par Oriane Jeancourt Galignani

pologne résistanceDepuis un an, la Pologne est gouvernée par les réactionnaires du Parti Droit et Justice. Leur action dans la culture ne s'est pas fait attendre : annulation de pièces, changement de direction à la tête de théâtres et musées... Les artistes s'insurgent. Nous avons rencontré quelques figures de la culture polonaise, du metteur en scène Krystian Lupa au plasticien Artur Zmijewski. Enquête sur une guerre de l'art contre le pouvoir.


Les dernières phrases de Thomas Bernhard courent sur l'écran noir suspendu au dessus de la scène, « je les hais, et j'ai besoin d'eux ».  Le spectacle s'achève. La salle de l'Odéon se lève, en liesse, à peine fourbue des cinq heures de spectacle qui viennent de s'écouler. La troupe du théâtre Polski s'avance, salue, se tourne vers les coulisses. Krystian Lupa les rejoint. Le metteur en scène apparaît en sweat-shirt, silhouette de marathonien et tête chenue, il savoure ce nouveau triomphe des Arbres à abattre,  somptueuse poursuite de ce dialogue avec l'oeuvre de Bernhard qu'il mène depuis plus de dix ans.  Une minute s'écoule, la troupe repart en coulisse, revient, un sticker noir collé sur la bouche. Acteurs, actrices, metteur en scène se tiennent sur scène, bâillonnés. La salle cesse d'applaudir. Une jeune femme arrive, un texte à la main : « Depuis quelques semaines, le sort réservé à la création en Pologne s'est considérablement dégradé. La nomination controversée de Cezary Morawski à la direction du Teatr Polski de Wroclaw en lieu et place de Krzysztof Mieszkowski nous inquiète autant qu'elle nous interroge... »  La salle demeure silencieuse, puis salue avec force la troupe du Polski qui quitte la scène.

Deux jours plus tard, je retrouve Krystian Lupa à son hôtel parisien. Je n'ai pas découvert sa colère contre le pouvoir polonais à l'Odéon, mais il y a quelques mois dans un livre, Utopia, lettre aux acteurs  ( Actes Sud, septembre 2016). Il y publiait un texte fort, «Le Monologue de Spirala» , écrit l'année dernière, après l'avènement du parti PiS ( Droit et Justice) au pouvoir, groupe de populistes d'extrême droite catholiques mené par Jaroslaw Kaczynski. Lupa évoquait sa peur, son « sentiment croissant d'étrangeté » dans son propre pays, et en appelait à une « contestation totale ». Il réagissait alors à deux tumultes qui ont révélé d'emblée l'ambiance ultraréactionnaire du pays : la représentation de Golgota Picnic  de Rodrigo Garcia qui a dû être annulée lors d'un festival de théâtre polonais sous la pression de manifestations populaires qui l'accusaient de blasphème, affaire qui faisait suite à l'annulation à Varsovie de La Jeune Fille et la Mort,  inspirée d'Elfriede Jelinek mettant en scène deux acteurs pornographiques, choix insoutenable pour certains. A croire que le théâtre est une cible de premier choix pour le mouvement réactionnaire. Un théâtre qui a fortement besoin des subventions des collectivités territoriales pour survivre 

Mais c'est en octobre dernier que Lupa voit la menace au plus près, dans son propre théâtre, le Polski de Wroclaw. C'est là que Lupa monta nombre de ses pièces mythiques, Les Somnambules, Les Frères Karamazov,  plongées dans ces oeuvres qui retrouvaient leurs mystères premiers sous les délicates secousses du metteur en scène. A la fin de 2015, il se lançait un nouveau défi, Le Procès  de Kafka. « Kafka est entré dans ma tête. Et cette obsession de la culpabilité inavouée du  Procès »  nous confiet- il dans le couloir de l'hôtel, expliquant qu'il s'agissait au départ de faire de cette pièce le reflet de la réalité polonaise, et puis, le travail avançant, les choses ont changées, « Kafka m'est apparu plus fort que mon intention. Je me suis dévoué à la complexité du  Procès. Et étrangement, les premiers qui ont vu le spectacle lors de répétitions y ont vu une actualité forte. Alors même que j'avais abandonné ce désir là. C'est le mouvement de la métaphore, elle s'éloigne, puis revient au réel ».  Seulement, ce Procès  n'a pas eu lieu. En octobre dernier, alors que le public polonais, mais aussi européen attend le spectacle, Krystian Lupa annonce qu'il annule les représentations. C'est là sa réponse à l'éviction brutale du directeur du Polski, et à son remplacement, au cours d'une élection qu'il estime truquée, par Cezary Morawski, ancien acteur de série télé ouvertement favorable au PiS. Aujourd'hui, à Paris, il dit assumer toutes les conséquences de son choix, « oui, je prendrais à ma charge les pénalités financières, puisque j'avais signé un contrat. Mais comprenez que le Teatr Polski était jusqu'à maintenant le meilleur théâtre de Pologne, et les autorités ont décidé de changer du jour au lendemain la direction. Parce que notre travail serait selon eux « trop hermétique », et qu'il ne satisferait pas les « attentes polonaises ». Alors que nous remplissions la salle tous les soirs ! Le gouvernement polonais a établi une sorte de plan pour la culture polonaise : cesser de subventionner tous les artistes liés à l'Europe décadente et pourrie, à l'Occident infect.  On ne soutiendra que les artistes qui louent leur patrie »..

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