Politique de l'emphase

Taubira est-elle un fake littéraire? Réponses dans ce texte
Par François Bégaudeau

remous taubiraLa France pleure le temps de ses présidents lettrés. Le temps où de Gaulle et Malraux conjuguaient leurs génies pour inventer le ministère de la Culture. Où Pompidou publiait une Anthologie de la poésie française . Où, entre deux discussions avec d'Ormesson sur Chardonne, Mitterrand prenait sa meilleure plume pour écrire La Paille et le Grain . Aujourd'hui, gémit la France, quel membre de l'exécutif digne de cette lignée ? Hollande ne lit que des biographies, El Khomri n'a pas révisé, et Valls est trop occupé au stand de tir. Heureusement nous avons, nous avions, nous aurons Christiane Taubira.

Alpaguez un des millions de fans de l'exgarde des Sceaux et demandez-lui le nerf de son admiration. Il parlera probablement de l'ouverture du mariage aux couples homos, probablement pas de ses réformes judiciaires dont il ne sait rien, et très vite en viendra au style. Taubira a du style, c'est entendu. Taubira a des lettres. Par-là, elle relève le niveau d'une classe politique tombée bien bas. Taubira est l'honneur sauvé de la gauche, et de la République. En 2017 nous la voulons, nous l'implorons.

Comme on sait, l'icône doit sa réputation littéraire non à des livres, et pour cause, mais à son brio oratoire à l'Assemblée, si souvent assaisonné de citations que c'est devenu une marque de fabrique. À la tribune, à la télé, derrière le moindre pupitre planté d'un micro, Taubira cite les grands esprits. Et l'on en redemande. D'elle, c'est ce qu'on attend, comme d'un comique professionnel une blague, et c'eût été tromper le lecteur sur la marchandise que de n'en pas saturer ces Murmures à la jeunesse  publiés en janvier dernier. En quatre-vingt-dix pages, la fraîche démissionnaire parvient à citer Hugo (deux fois), Fanon (deux fois), Montaigne, Descartes, La Boétie, Camus, Mendès France, Éluard, Rivière, Césaire, Simone Weil, Darwich, Glissant (deux fois), Laâbi (deux fois). À quoi il faut ajouter Barbara, Nina Simone, Ella Fitzgerald, Juliette Greco, Ferrat, Brel, Oum Kalthoum, Le Forestier – « Être né quelque part, pour celui qui est né, c'est toujours un hasard.  » Ce qui nous fait une citation par double page. L'égérie tient son rang.

Balayant la supputation qu'elle n'a fait que puiser dans le dictionnaire de citations dont usent les nègres de nos parlementaires sommés de sacrifier à la coutume nationale de fleurir de joyaux livresques une allocution sur le prix du lait, venons-en à la question décisive : citer la littérature, est-ce l'honorer ? Emmailler un discours de bouts de littérature, est-ce que ça ne revient pas à transformer un cochon en chips au jambon ?

Poisson sur le sable

Qu'on fasse crédit ou non à Taubira d'avoir lu le Discours de la méthode  et les Essais , voici ce qu'il en apparaît en ses pages : « Oui, au pays de Descartes, convoquons la raison.  Cogito ergo sum. [...] Oui, au pays de Montaigne, posons la question : que sais-je ? »  Ça se passe de commentaires. Mais commentons quand même. Que reste-t-il des auteurs convoqués ici en grande pompe ? Des lambeaux de culture provisoirement sortis du coffre où le musée du patrimoine les conserve. Des bribes aussi dévitalisées qu'un poisson sur le sable. 1515, c'est Marignan, et peu importe qui s'y battit et pour quelle cause. Le 14 juillet 1789, c'est notre révolution, et peu importe quelle conflictualité insoluble l'a produite. Présentée en vitrine dans un écrin latin qui le rehausse, l'audacieuse opération ontologique du cogito  se banalise en plate apologie de la raison. Et le radical scepticisme du « que saisje ? » ne renvoie qu'à une célèbre collection universitaire. La citation est à la littérature ce qu'un Annabac est à Madame Bovary  : un raccourci pour éviter le labyrinthe sans issue d'une lecture intégrale. En l'arrachant au tissu noueux qui seul lui donne spécificité dans le commerce des énoncés, la citation délittérarise la littérature. Un littéraire authentique ne cite jamais. Il lit en silence, sa voix muette se fond dans l'écheveau du texte ; il ne nomme ce qu'il a lu que pour prolonger la rêverie, poursuivre avec l'oeuvre un entretien infini.

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