Paris, 13 novembre 2015

Les voix des nôtres
Par Collectif

remous Les voix des nôtres par Oriane Jeancourt Galignani

« Tu reprends un verre ? Attends, je vais poster la vidéo, j'écris une connerie ; à ceux qui ne sont pas là, et qui devraient l'être, rock ! » 

Ces phrases ont sans doute été prononcées en terrasse du Carillon et dans la queue du Bataclan le vendredi 13 novembre, quelques minutes avant les premiers coups de feu. Ce sont les mots des nôtres. Français, jeunes, cosmopolites, terrassiers, buveurs de bière, libre-penseurs ou bienpensants, fêtards, Parisiens, rive-droitiers ? Ils étaient trop divers pour n'être que cela. Lola, passionnée de roller, pilier du club de la Boucherie de Paris, Alban, artiste de Bordeaux, Fanny, monteuse pour Canal+, Grégory, programmateur musical, Amine, architecte, Manu, directeur artistique... Avant de les cloîtrer dans une sociologie, écrivons leurs noms, leurs âges, leurs professions, comme sur cette tombe que j'ai aperçue dans le Père-Lachaise, « Jean, libraire » plantée à quelques mètres de cette autre, « Molière, auteur dramatique ». Kheireddine, violoniste, Lamia, agent d'artiste... Leurs noms ne suffisent pas, il faut aussi faire entendre leurs phrases, leurs mots, leurs préoccupations : on se promet de rentrer tôt, on parle du prochain Star Wars, du dernier Desplechin, d'amours passées, à venir, du pavé de Foster Wallace, du prochain Stephen King, des boulots perdus, cherchés, décrochés, on recommande, il ne fait pas froid en cette fin d'automne. Ces voix intimes, diverses ne portaient apparemment pas loin. On ne les entendait pas dans les émissions du samedi soir, ne les lisaient pas en couv des magazines, des livres polémistes qui abordent les « vrais sujets ». On ne les entendait que dans les rues de certains quartiers, dans certains bars les soirs d'été comme d'hiver (je me souviens de la terrasse du Carillon au mois de décembre, pleine, si vivante, des fumeurs à peine saouls qui se charriaient, de la queue du Bataclan un soir de concert, plaisir nerveux, trépidant). Ceux dont on parle ne débattaient pas, maquillés et emperruqués, sur l'islam et la République, s'ils haussaient la voix, c'était pour raconter une blague ou s'engueuler, et puis en rire. Sur ces terrasses régnait une élégance oubliée, celle de la légèreté. C'est elle qu'il a fallu faire taire à la kalachnikov. Depuis, dans l'arène politique et médiatique, les hausseurs de ton donnent le la, impératif, furieux, guerrier. L'anxiété se domine par la voix haute, et l'on pense à Adorno, qui abjurait après guerre de ne pas retrouver un langage mitraillette. La barbarie est une bête sale et limitée, elle aime lorsqu'on éructe comme elle. L'ensemble des éructeurs, le Front national, les ultrareligieux de tous bords, les réactionnaires, les extrémistes, les hargneux, les revanchards fustigeaient depuis longtemps les « bobos », comme on appelait ces promeneurs des quartiers de l'Est parisien. Ils avaient la peau dure, s'en foutaient, avaient raison. Seulement, vendredi, ils n'ont plus pu échapper à la haine des pires de tous, les armés, les sans-esprits. Leur silence est aujourd'hui insupportable. Peutêtre est-ce pour cela que nous avons demandé à des voix familières à Transfuge, celles des écrivains et des cinéastes, de rendre un peu de présence aux disparus. Ils sont plus de vingt à avoir répondu présent et à avoir écrit ces textes, gracieusement, en quelques jours. Certains nous ont envoyé leurs textes alors qu'ils étaient en tournage loin de Paris, d'autres ont interrompu leurs reportages, leur métier, l'un d'eux même a écrit de magnifiques lignes en quelques heures dans la nuit. Qu'ils en soient ici infiniment remerciés. Quelques-uns n'ont pas pu, ils nous ont dit demeurer dans la sidération. Nous les comprenons aussi. J'espère seulement que la sidération n'aura qu'un temps. Que la tentation du repli dans ce que Julien Benda, dans une époque d'avant-guerre, désignait comme la « littérature pure » ne touchera aucun artiste. Que seraient la littérature, le cinéma s'ils n'étaient pas les réceptacles, les chambres d'écho des voix diverses que l'on essaie de faire taire ? Que serait l'écrivain, le cinéaste s'il n'était l'homme dans la foule, le baudelairien, l'attablé en terrasse ? Il ne faut pas nous laisser dans le silence. Guillaume Decherf, l'une des victimes, brillant critique qui a travaillé il y a bien longtemps à Transfuge, passionné de Duran Duran, qui trouvait son plaisir, écrivait-il dans sa dernière critique pour les Inrocks, en écoutant les « guitares vicieuses » qui serpentent entre « talk box, synthé vintage et choeurs féminins », finit sa belle critique d'Eagles Of Death Metal par ces mots : « Plaisir partagé ! » À nous de suivre le chemin qu'il nous indique.

Autres textes de Rabah Ameur-Zaïmeche, Michka Assayas, Frédéric Beigbeder, Maïssa Bey, Serge Bozon, Frédéric Ciriez, Thomas clerc, Charles Dantzig, Arthur Dreyfus, Clara Dupont-Monod, Philippe Faucon, Olivier Guez, Jacques Henric, Nicolas Klotz, Jean-Marie Larrieu, Tobie Nathan, Jean-Noël Orengo, Michaël Prazan, Leïla Slimani, Adam Thirlwell, Antoine Vitkine

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