NAZI EX MACHINA

"Chez nous" de Lucas Belvaux voudrait filmer l'extrême droite française. Pas sûr qu'il y parvienne...
Par François Bégaudeau

nazi ex machinaSuperbes premiers plans de Chez nous. Plans, fixes, d'une ville du Nord et de ses alentours. Rue déserte bordée de maisons en briques rouges. Infrastructure de sport. Entrepôts. Moissonneuse éclairée au milieu d'un champ de nuit. Croisement d'axes routiers. Chez nous, c'est donc cette petite agglomération du Nord. Elle sera nommé Hénart, et l'on entendra Hénin.

On le sait depuis au moins 38 témoins où le Havre était davantage qu'un décor, Belvaux filme bien les espaces urbains et périurbains. Les bâtiments, les ports, les zones industrielles. Le fixe, oui. L'inanimé. Au début de Chez Nous, même les inserts sur le dernier petit déjeuner d'une vieille sont intéressants. Même le plan, à distance pudique, de son cadavre au pied du lit.

L'envers de ce talent, c'est que les vivants, sur lesquels le film finit quand même par se poser, semblent inanimés aussi. Il y a, dans Chez nous comme dans tous les Belvaux, une raideur dans leurs mouvements. Du plomb dans les gestes. Quelque chose de figé. Les comédiens comme àl'étroit dans leur rôle.

Cases

A l'étroit, ils le sont, parce que leur rôle est une case. Clairement, Belvaux et son coscénariste ont pensé leur système de personnages comme un quadrillage de cases. Qu'est-ce qu'il nous faut? ont-il commencé par se demander. Il nous faut : la leader (blonde) d'un parti nationaliste, son numéro 2 énarque (comme Philippot), un conseiller technocrate (portable vissé à la main), un néo-nazi (tatouage), une sympathisante de base (grande gueule), une opposante de gauche (nous somme tous des enfants d'immigrés), un ouvrier communiste à la retraite (taiseux), un ado (pâle) poreux au complotisme Internet. Et avec ça qu'estce que je vous mets? Avec ça mettez-moi deux jeunes de banlieues (à capuche) connus des services de police. Et pour la route quelques Roms (cuivre, vol).

La case est une cage. Prisonnier résigné, le personnage attend que le film passe le voir pour se réactiver, comme un automate de vitrine se déclenche au passage d'un piéton. Il est là bien sage dans sa case, comme jadis les invités de l'Académie des neuf. Ainsi l'ouvrier communiste, certes ralenti par la maladie, est invariablement assis devant sa télé quand sa fille Pauline le visite. Et invariablement ouvrier communiste. Donc déprimé, donc dépité par la montée du FN, dépité par tout. Et forcément très réfractaire à l'évolution politique de sa fille Pauline (Emilie Dequenne). Lorsqu'elle elle lui annonce qu'elle a accepté d'être la candidate du « Bloc patriotique » aux municipales, en respirant bien fort avant car elle sait qu'il le prendra mal, il accomplit son programme : il le prend mal. Il marque un silence, lâche une formule bougonne, se lève prendre du fromage au frigo, se rassoit, déclare qu'elle n'est plus sa fille, rallume la télé qu'il regardait au début. Littéralement campé sur sa position. Pauline n'a plus qu'à s'éjecter de cette case.

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