Les romans de la revanche

Qu'ont en commun la défunte prix Nobel Doris Lessing et le jeune Édouard Louis, succès littéraire de cette rentrée ? Tous deux réussissent à transformer leur rage familiale en littérature. À l'occasion de la parution d'un inédit de Lessing, Filles imperti
Par Oriane Jeancourt Galignani

remous76Elle pourrait être son arrière-grand-mère : Édouard Louis a vingt et un ans, Doris Lessing disparaissait en novembre 2013 à quatre-vingtquatorze ans. Le premier signe son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, alors que de la seconde on publie un texte posthume écrit dans les années quatre-vingt, rare inédit de la Nobel anglaise, Filles impertinentes. Le premier livre le récit brut d'une enfance dans un milieu d'ouvriers du Nord de la France, années de traumatisme pour le garçon homosexuel ; la seconde décrit une nouvelle fois son enfance de fille de colons dans une ferme africaine. Le premier s'inscrit dans la tradition du témoignage ; la seconde, dans celle des mémoires. Mais comme l'on trouverait en Laponie et au Zimbabwe deux visages frères, leurs deux livres se ressemblent dans leur énergie première : écrits à la première personne, ce sont deux récits d'enfance refusant la fiction, reposant sur ce fameux pacte de sincérité propre à l'autobiographie. Mais leur véritable point commun n'est pas là : ils sont tous deux animés par une rage contre le géniteur, un désir de règlement de comptes féroce envers le père ou la mère siphonnant chacun de leur livre. On a souvent dit que la colère ne faisait pas littérature, « on n'écrit pas avec sa rage », s'emportait Virginia Woolf dans Une chambre à soi. Est-ce si sûr ? Ce qui donne le mouvement de ces deux livres n'est pas le récit de soi, mais la revanche, celle d'Édouard Louis envers son père, de Doris Lessing envers sa mère ; et au-delà, celle des deux écrivains envers les milieux dont ils sont issus. Ce sont deux livres d'émancipation, habités par la fièvre d'en finir avec l'origine. Leurs coming out d'écrivains passent par le règlement de comptes, par un « parents je vous hais » faisant de ces textes des romans de la revanche.

La reprise de parole


Ces deux récits s'achèvent sur un même mouvement, la fuite du foyer : Lessing se marie, Édouard Louis part en internat. Une fuite qui est une ouverture annonçant l'entrée des deux écrivains en littérature. Il y a donc à la fin de chacun de ces livres une parole s'assumant, après une enfance enclose dans le silence. En finir avec Eddy Bellegueule commence par un crachat, celui que le narrateur reçoit en pleine face, sans avoir la possibilité de répondre ; il se termine par un rire, celui du narrateur : la parole est acquise, la revanche peut s'enclencher.

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