Les écrivains, ces bons à rien

Par Oriane Jeancourt Galignani

Un journaliste télé qui n'aime pas la culture française contemporaine.

Faites comme lui, forgez-vous une opinion très personnelle. Lui ? Ne le nommons pas, il n'aimerait pas. Un journaliste, responsable d'une émission culturelle. Je l'appelle, on est à la fin du mois de juillet, il fait un peu chaud, les attentats de Nice ont eu lieu sept jours plus tôt. Il y a ces journaux qui nous appellent à « tenir », on ne sait plus trop, on est un peu perdus, lui aussi, il me parlera beaucoup de l'état de la France. Pour la rentrée littéraire, on demande à différentes personnalités qui s'apprêtent à la traiter, de nous livrer leurs enthousiasmes. Il rit. Bon, je me dis, ça lui remonte le moral, c'est déjà ça. Et puis il commence à parler : le problème, c'est que je peux pas dire la vérité. Là, je l'interromps, ah si dans Transfuge, vous pouvez y aller ! ! (Je me remonte moi-même le moral). Il insiste : non, je peux pas dire que tout ce que j'ai lu, c'est rien, nul, médiocre. Et puis il rit encore. Il commence sa litanie d'écrivains français : le livre de Pierre Trucmuche ? Ni fait ni à faire. Le livre de Gérard Muche ? Mais je m'en fous ce con de ce qu'il pense de l'Amérique !! Le livre de Gilles Machin ? Le projet est pas mauvais, mais il se plante dans toute la longueur... Le livre de Marie Machine ? Elle l'a écrit dix fois. Il ricane entre chaque phrase, à croire qu'il fut aspergé dans quelques récentes manifestations de gaz hilarant. Et il poursuit ; franchement, cet art, non on ne peut même pas dire ça, plutôt cette « culture » ne produit rien, elle est nulle !! Et ça en dit long sur l'état de la France ! Ah, il ne faut pas s'étonner !! ». Il rit toujours, pas moi, je le salue.

Ce pourrait être un simple mauvais moment, la rencontre avec un mal luné qui nous sert l'habituel « après ma jeunesse, rien n'a eu lieu », mantra burlesque vieux comme la mort de l'art. Une rengaine qu'à chaque rentrée nous affrontons, tant le costard de Nostradamus semble confortable à certains orgueilleux.

Mais je crains qu'il y ait autre chose dans ce coup de fil : l'idée que la littérature serait à l'image de la déliquescence supposée de notre pays, que sa médiocrité serait le témoignage secret d'une faillite des intellectuels, incapables d'être à la hauteur de la crise que traverse notre pays. Quel procès ! 

Comment peut-on aller jusqu'à croire que la littérature d'un pays qui traverse une crise serait le pouls de celui-ci ? Doit-on rappeler que dans l'Allemagne de la fi n des années 20, franchement malade politiquement, vivaient Hermann Broch, Thomas Mann, Peter Weiss?

La littérature, cette autre intelligence

Difficile de ne pas penser en entendant cette mise en accusation de la littérature contemporaine, à ce merveilleux essai, La Haine de la littéra ture de William Marx. Il rappelait que la première accusation portée à l'écrivain est celle de Platon au poète : son inutilité à la cité, son incapacité à intervenir en temps de crise. Oui, aucun roman ne peut être à la hauteur d'un drame collectif. Aucun roman n'aura l'effet addictif que peut avoir un livre de Kepel sur le Djihad après un attentat. Et cette rentrée s'annonce de nouveau comme une bataille de spécialistes qui s'affronteront à coup de « radicalisation éclair », de « loup solitaire ». Notre société est saturée d'analyses, de causes, de réponses. La littérature que nous défendons en cette rentrée, c'est un lieu sans causalité, un lieu absurde, plein de bruit et de fureur, où l'on voit des sorcières, où des mondes s'effondrent, où l'on tue sans logique, comme dans trois des meilleurs livres de cette rentrée : Molécules de notre collaborateur François Bégaudeau, California Girls de Simon Liberati, Laëtitia d'Ivan Jablonka. Livres où le meurtre surgit, dans sa vitesse et son insupportable non sens. Pour « tenir », n'avons nous pas besoin, au delà des réponses inlassables, de questions sur la possibilité de vivre, avec la mort en embuscade ?

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