Le temps des mommys

Où sont les hommes ? Au ciné, en tout cas, pas en très bonne posture... Tour d'horizon.
Par François Bégaudeau

remousLes hommes n'ont pas bonne presse, et ils ne l'ont pas volé. D'après une étude de l'OCDE, 99% des terroristes sont des hommes. Et 90 % des acteurs des théâtres de guerre. Et 85% des assassins de femmes... Et 100 % d'Harry Weinstein. Dans la vie la violence c'est beaucoup les hommes. Dans les livres et les films aussi.

La jeune héroïne de Split s'appuie sur l'expertise de la sauvagerie masculine que lui ont forgée les viols subis de son oncle pour percer la psychologie du schizophrène qui la séquestre. Le livre noir du masculin est embrassé d'un seul regard apeuré et hostile. Parvenu à certaines extrémités vitales, il n'est plus temps de faire dans le détail. Il y a : les hommes. Et ils sont à craindre.

Parmi les hypothèses émises par Jablonka sur l'horrible fin de Laetitia dont il a fait un livre à succès, l'une a de toute évidence sa préférence. Si la jeune fille a forcé sa nature timide pour suivre un type aussi patibulaire que Tony Meilhon qui allait la violer et l'assassiner dans la nuit, c'est que la découverte de la relation forcée entre son père d'accueil et sa soeur a fait grandir en elle un dégoût de l'humanité qui l'inclinait à des comportements à risque. La corrélation des deux crimes transforme l'horreur en oeuvre collective d'une chaîne d'hommes dont le père biologique déglingué de la pauvre morte est le premier maillon. 

Le sous-titre du livre, La Fin des hommes, vaut-il constat ou programme ? Y sommes-nous ou voulons-nous y venir ? Le temps est-il venu de se passer des hommes ?

Hommes ou pères ?

Dans Un beau soleil intérieur, les hommes défilent devant Isabelle-Binoche, comme pour un bilan. Pour un dépôt de bilan. Souvent grossiers, parfois banquiers, toujours fuyants, passablement lâches, au mieux velléitaires, ou paternalistes, ou galeristes pédants : aucun ne rattrape l'autre. Isabelle finit seule, et convaincue qu'en matière d'amour elle ne devra compter que sur son beau soleil intérieur. Ne compter que sur elle.

Pour Jeune femme, Léonor Serraille a formé une équipe exclusivement féminine. Et à l'écran, où les rares spécimens de la gent masculine ne servent pas leur cause, Paula-Dosch apprend à oublier le connard avec qui elle a cohabité dix ans durant. Les femmes des Proies vivent dans la crainte mais à l'abri des vicissitudes des mâles - au loin tirent les canons de la Guerre de Sécession. Qu'un homme s'introduise dans cette bergerie et il lui en coûtera. Il lui en coûtera son pénis. Il avait qu'à ne pas en avoir.

Mais est-ce bien aux hommes qu'on en veut ? Est-ce le genre masculin en soi dont ces récits proclament ou anticipent la révocation ? En fait, la cible est plus précise. Affinons.

De son enquête, Jablonka tire une typologie des « tyrannies mâles, des paternités difformes », où l'on reconnait certaines figures masculines récurrentes de la fiction contemporaine : « le père alcoolique, le cochon paternel, le caïd toxico, le Chef ». « Tyrannies mâles », c'est tout vu. Mais « paternités difformes » indique une piste.

Sur cette piste se rencontre Premier Contact, de Denis Villeneuve, qui très vite se dévêt de son enveloppe SF pour mettre à nu sa veine intimiste. Les monolithes noirs et lisses ne se sont pas posé sur Terre pour asservir ou libérer l'humanité, ils sont venus pour une femme, Louise (Amy Adams), dont la rencontre avec les deux heptapodes est la projection d'une aventure intérieure. De leurs échanges cryptés et décryptés, la linguiste apprend qu'il faut consentir à la mort de sa fille. Mais y consentir par avance, c'est l'originalité de cette énième variation sur le deuil. En transmettant à Louise leur saisie intégrale du temps, avenir compris, ils lui permettent de savoir que, donnant la vie à une fille, elle la vouera à une leucémie mortelle à seize ans. Or sa décision finale d'enfanter malgré cette prescience, elle la prend seule. C'est-à-dire sans le soutien de qui vous savez. Dans le filmorama domestique qui ouvre le récit, il manque qui vous savez. Il manque le père. Informé par sa compagne omnisciente que leur fille tomberait malade, le géniteur fuit lâchement le drame à venir. 

Un enfant mort, une mère courage, un père défaillant : bienvenue dans les années 2010. Qui en veulent moins aux hommes qu'aux pères.

Le motif est si fréquent qu'à maintes oeuvres la défection du père semble un préalable, un présupposé qu'il serait futile de signaler. Entre auteur et spectateurs, c'est entendu, pas la peine de te faire un dessin. Dans la famille réunie par Juste la fin du monde, je peux demander la fille, la belle-soeur, les frères, la mère, mais demander le père serait superflu. Je suis mis devant le fait accompli de son absence autour de la table. Si elle n'est jamais évoquée, c'est parce qu'il va sans dire que le père a abandonné les siens. Cousine de l'héroïne-titre du bien nommé Mommy, la mère dûment cabossée jouée par Nathalie Baye sent l'épouse délaissée comme une bagnole hors d'usage. De toutes les relations passées en revue par Juste la fin du monde, celle qui l'unit au héros est l'essentielle, la matricielle. Leur longue étreinte est l'épicentre sentimental du récit, elle vaut à elle seule réconciliation avec le monde. Dans Mommy, cette étreinte durait tout un film. Dolan avait fait le vide dans la maison pour rendre possible un tête-à-tête durable entre mère et fils.

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page