Le nom du peuple

Des lendemains qui chantent de Nicolas Castro embrasse vingt ans de gauche en France. Avec un point aveugle : le peuple.
Par François Bégaudeau

remous

Vingt ans à remonter, comme une pente. La tâche des Lendemains qui chantent, sorti cet été, est gigantesque. Raconter l'évolution de deux frères, de la gauche, des mentalités, de la France entre le 10 mai 81 et le 21 avril 2002. Appelons cela un film chronocentrique, érigeant le temps en force agissante, en personnage à part entière requérant la même attention, la même précision, que celle portée à Léon (Pio Marmai), Olivier (Gaspard Proust) et leur père (André Dussollier).

Voyons donc le degré de précision.

Le 10 mai 81 est situé le 10 mai 81, jusqu'ici tout va bien. Les élections présidentielles de 88 et 95 ? Respectivement en 88 et 95. La fausse reprise par Tapie de l'usine Manufrance en faillite, et l'avènement médiatique dudit ? Début des années 80, en effet. La diffusion massive des cassettes vidéo vers le milieu de cette même décennie ? Absolument, on y était, et épousa le mouvement en mars 87 en s'équipant d'un magnétoscope Mitsubishi. Mais pour le reste, pas sûr qu'il y ait eu des sandwichs dans le train dès 81 – et Wikipédia nous apprend que la marque La Mie Câline, griffée sur l'emballage de celui que tend Léon à Noémie trois jours après le 10 mai, est apparue en 1985. Pas sûr que le ASAP (as soon as possible) ait sévi dès la fin des années 80, fût-ce dans la rédaction de Globe, dont une prestation au bulldozer d'Anne Brochet en rédac chef entend nous bombarder qu'on y parlait volontiers franglais. Ni que le bon mot « le papier est à rendre quand / hier » ait fleuri dès cette époque le corpolecte des journalistes. Ni que le double ciao en fin de coup de fil ait émergé avant les années 2000. Ni que les Coco Girls aient brillé jusque dans les années 90. Ni que le « sucer, c'est tromper ? » d'Ardisson à Rocard soit survenu avant 93 où Léon s'en amuse.

On chipote. On encourrait même l'accusation de brasser de l'air si ces bégnines approximat ions ne signalaient un film historique qui se fout de l'histoire. Non pas au sens où elles dénotent des lacunes en la matière. On n'est pas à l'école, et encore moins porté sur l'histoire par dates qui, quoi qu'en disent les conservateurs, y règne encore. Plutôt au sens où l'histoire n'est pas la mémoire.

[...]

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