La véritable septième fonction du langage...

À l'occasion de la publication par Philippe Sollers de L'Amitié de Roland Barthes, retour sur le lien qui unissait ces deux esprits frères. Un lien nommé littérature...
Par Yannick Haenel

Alors que la guerre des narcissismes sépare les humanoïdes, alors que chaque conscience ne veut plus qu'une chose, la mort de l'autre, et que dans les milieux dits artistiques -où prolifèrent les têtes molles exclusivement préoccupées de leur avancée dans la société –, la surveillance, la convoitise et cette forme vicieuse de la haine qu'on nomme la mesquinerie infectent les rapports (prouvant à quel point notre époque est décomposée), il arrive que deux écrivains s'entendent : « Vous acceptez, et vous sentez chez l'autre un cheminement intérieur extrêmement déterminé, que vous allez pouvoir côtoyer, influencer parfois, faire à peine dévier, mais vous sentez que c'est quelqu'un qui avance. »

Ce sont des phrases de Philippe Sollers à propos de Roland Barthes. Leur amitié a duré une vingtaine d'années, elle a traversé les années soixante et soixante-dix, jusqu'à la mort de Barthes en 1980. Philippe Sollers publie aujourd'hui un livre sur l'expérience qui les a liés : ce qu'il appelle « la littérature comme pensée » ; c'est un livre composé d'interventions diverses en faveur de Barthes, entre témoignage et reconnaissance, et d'extraits en fac-similé de leur correspondance : avant tout des lettres de Barthes à Sollers, qui courent de 1964 à 1979.

Sollers a beaucoup écrit sur Barthes ; et Barthes sur Sollers. On oublie souvent que Sollers a été l'éditeur de Barthes, aux éditions du Seuil, où la collection Tel Quel a fondé un espace de liberté qui a transformé l'histoire de la littérature ; on oublie aussi que réciproquement, Barthes a été le défenseur attentif de Sollers, ne cessant d'accompagner ses livres par des articles, et les rassemblant en 1978 dans un essai, Sollers écrivain (Points Essais), qu'on vient de rééditer, et où Barthes voit en Sollers l'écrivain contemporain par excellence, celui qui, par « secousses », à travers le processus d'« Oscillation » qui anime une « Musique effrénée », déplace sans arrêt « l'Image », et l'empêche de prendre, c'est-à-dire échappe à toute définition.

Dans cet essai, Barthes commente Drame, Nombres, Lois et H – les livres de voyance rythmique de Sollers, ces romans « expérimentaux » qui aboutiront à son chef-d'oeuvre Paradis ; il y perçoit un événement : l'invention poétique d'un tissu, autrement dit le contraire du voile derrière lequel, depuis l'ère classique, se dissimule le sens. Dans ces romans, le sujet se défait à travers une prolifération d'éclats dont l'effervescence (la mise en réveil des phrases) convoque l'histoire de la culture pour l'ironiser ou en rejouer les potentialités endormies.

Ce qui s'invente à travers cette suite de cinq livres de Philippe Sollers, dont il n'existe aucun équivalent dans la littérature française, fait penser à ce que Lacan appelle « littoral » : le trait qui relie savoir et jouissance. Voilà, Sollers, dans les années soixante et soixante-dix, avait trouvé la voix du littoral – et Barthes l'avait entendue.

[...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO



Retour | Haut de page | Imprimer cette page
Télécharger le n°91 du magazine Transfuge Télécharger le sommaire du n°91 de Transfuge Acheter le n°91 du magazine Transfuge Edito du n°91 du magazine Transfuge - Charles Dantzig, l'engagé
 
Abonnez-vous au Club Transfuge !