La tyrannie de l'acteur

Quand les acteurs règnent sans partage, c'est le cinéma qui trinque. Démonstration sur pièce, à propos d'In the Fade de Fatih Akin.
Par François Bégaudeau

remous119Un rôle à César, dit-on. Ou un rôle à Oscar. Le rôle à César ou Oscar désigne un type de personnage et de scénario permettant à l'acteur de faire la démonstration de son talent - ou de sa vanité. Désigne par extension un certain degré de visibilité de la prestation, dès lors élevée au rang de performance.

Cette visibilité du jeu peut revêtir trois formes :

1. La composition. L'acteur incarne un personnage très éloigné de lui et comble cette distance par son savoir-faire mimétique, à renfort de costumes et de postiches si besoin. C'est machin incarnant une femme, machine incarnant un homme, machin ou machine incarnant un-e travesti-e, un-e amnésique, un-e autiste, un-e tétraplégique, un-e vieillard-e, ou, plus éloigné d'eux encore, un-e prolo. C'est Gary Oldman méconnaissable en Churchill. C'est Gary Oldman et l'équipe maquillage oeuvrant à le rendre méconnaissable pour qu'on reconnaisse Churchill. Oscar. 

2. L'effort. La performance actorale tend à la performance sportive. Tournage « dans des conditions extrêmes » pour un rôle de trappeur (Oscar). Muscu pendant six mois pour jouer un catcheur. Régime rapetissant pour jouer Downsizing. Cours de sculpture intensifs pour interpréter Rodin ou de surdité pour interpréter Beethoven. Exemples à la pelle, et médailles olympiques afférentes.

3. Hyperbole émotionnelle. La fiction met le personnage dans des états extrêmes à l'incarnation desquels le comédien peut s'en donner à coeur joie, à coeur larmes, à grands cris, à corps perdu, ou à grande retenue voyante - la fameuse interprétation « sans pathos », où le pathos fait bien sentir à quel point il est absent. Dans ce secteur d'activités, l'option gagnante est le deuil ; et le deuil d'enfants l'option archi-gagnante.

Dans In the Fade, Katja, jeune femme allemande, perd un mari et un fils dès la troisième séquence. Pour Diane Kruger, c'est gagné d'avance - et gagné d'après. Ce double cauchemar lui permet de servir toute la gamme des figurations émotionnelles : hurlements quand elle l'apprend (puis évanouissement, toujours pratique pour clore une scène de ce genre), dignité ravagée à l'enterrement, colère contre la famille qui l'incrimine, rage indignée contre les criminels, crise de nerf au procès, désespoir suicidaire, détermination de la vengeance, sublime résignation finale. Le jury de Cannes composé en partie d'acteurs-trices, a marché autant qu'il était prévisible qu'il marche, le rôle à prix fut primé, et la boucle bouclée.

Rien de bien nouveau sous le chapiteau.

Si ce n'est cette chose étrange qu'il s'est trouvé maints critiques pour saluer la prestation de Diane Kruger tout en flinguant le film. Avec recours aux expressions d'usage en pareil cas : Kruger surnage dans ce désastre ; a bien du mérite de briller dans une telle galère. Chose étrange, parce qu'un verdict semblablement contrasté suppose qu'on puisse séparer une actrice du film où elle évolue, comme on séparerait un fleuve de son lit. Or le film et l'acteur-trice sont dans le même bateau, et si In the Fade est une galère Kruger ne saurait en sortir. Le film et son interprète principal sont indissociables, et ici plus que jamais.

A rebours des critiques sans doute soucieux de ménager l'élégante Kruger, il se pourrait même que le film pèche en fait par l'actrice. Par son choix de s'en remettre totalement à l'actrice. De se mettre, volontairement sous sa dépendance.

Personnocentrisme

Qu'un rôle ressortisse aux trois catégories listées ci-avant est une condition nécessaire mais non suffisante pour que l'acteur puisse exposer l'étendue de son art - ou de sa vanité. Faut-il encore que le cinéaste lui concède l'espace pour le faire. Le jeu d'acteur se voit si le cinéaste le donne à voir. Les grimaces d'un acteur filmé de dos ne seront pas primées. Hong Sang-soo, pour qui tout est grâce dès lors que la caméra tourne, n'essaie pas spécialement de mettre en valeur ses deux comédiennes, en manteau et en pied, dans le premier plan large de Seule sur la plage la nuit. On dirait qu'elles ne jouent pas. N'importe qui pourrait le faire. Elles ne cherchent pas à prouver qu'elles savent mieux faire que n'importe qui. Elles sont magnifiques. Cette sobriété n'a pas de prix. Ces actrices n'auront pas de prix. Fatih Akin, qui croit moins au cinéma qu'Hong Sang-soo, qui croit que le cinéma n'advient qu'en forçant le trait, focalise sur son actrice. Il n'a d'yeux que pour elle, et la formule est à prendre à la lettre. Il serre ses plans, soit d'emblée, soit en cours de scène (travelling avant), pour offrir un cadre idoine à la démonstration de force émotionnelle. Cette option n'était pas impérative, il y en avait d'autres. Il y a mille façons de filmer une histoire, de saisir un geste, de découper une scène.

Il y a mille façons de tourner le choix des cercueils de ses mari et fils par Katja. On peut ouvrir la scène par une vue d'ensemble des différents modèles alignés. Ou par le simple plan d'un cercueil de petite taille à côté d'un plus grand. Ou par l'exposé de leurs vertus respectives par l'agent des pompes funèbres - on verrait bien un Beauvois ou un Soderbergh prendre la situation par ce bout. Fatih Akin, comme précédemment et par la suite, choisit de la prendre par l'actrice. On entre dans la scène avec Katja, toujours face caméra, son visage et ses mines toujours bien visibles alors qu'elle s'avance dans le magasin flanquée de sa soeur en retrait. Et la sinistre déambulation se clôt avec une réplique d'elle, sa main caressant un modèle marron foncé : « Celui-là. Celui-là ce sera pour Nuri ». Et on s'arrête là. Il n'y en a eu que pour elle. Rien n'existe qu'elle, ses sentiments, sa façon d'encaisser cette épreuve.

On fera valoir qu'elle est objectivement au centre de cette affaire. Que ce double drame la concerne au premier chef. Qu'en l'espèce la soeur et l'agent sont secondaires. Et c'est bien de Katja qu'on raconte l'histoire. Soit. Mais pourquoi, d'abord, raconter l'histoire de quelqu'un, plutôt qu'une histoire ? Pourquoi ce personnocentrisme? Et pourquoi, si l'on tient absolument à ce personnocentrisme, adopter le point de vue de la personne mise au centre ? Car il s'agit bien toujours de ça. De ce fameux point de vue dont l'absence est unanimement tenue pour une lacune. Alors qu'un point de vue est une restriction. Un point de vue est toujours au nombre de un. C'est peu.

[...] 

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