La place de l'écrivain en 2015 par françois Bégaudeau, Jérôme Ferrari et Yannick Haenel

Trois écrivains se retrouvent dans notre rédaction à l'occasion de la parution de leurs excellents romans. Le Principe de Jérôme Ferrari, La Politesse de François Bégaudeau, Je cherche l'Italie de Yannick Haenel nous interpellent sur le rôle de l'écrivain
Par Oriane Jeancourt Galignani

remousJ'aurais pu les lancer sur les « écrivains face à la barbarie », la « littérature en résistance », mais Jérôme Ferrari, Yannick Haenel et François Bégaudeau m'auraient sans doute ri au nez. Nous sommes donc partis de leurs trois livres : Le Principe de Ferrari nous fait découvrir le destin de Werner Heisenberg, inventeur de la physique quantique qui choisit de rester en Allemagne sous le IIIe Reich pour, croit-il, créer « un îlot de stabilité » et empêcher le pays d'avoir la bombe nucléaire ; La Politesse permet à François Bégaudeau de dresser la satire de la vie littéraire française par l'errance burlesque d'un écrivain entre médias et festivals, jusqu'à une troisième partie, saisissante, où il s'amuse à réinventer nos échanges littéraires. Un jeu sur les formes que partage Yannick Haenel dans Je cherche l'Italie, cheminement poétique et politique dans une Florence hantée par son passé et affaiblie par les années Berlusconi.

Avec ces trois écrivains, on a parlé de ce qu'est écrire à quarante ans en France, observer le monde, ne plus croire pouvoir le changer, vouloir le comprendre, en « mode mineur », dirait François Bégaudeau, « au-dessus de l'épaule de Dieu », dirait Jérôme Ferrari, dans une « politique de la solitude », dirait Yannick Haenel. Une question domine leurs échanges : quelle est la place de l'écrivain aujourd'hui ? Dans la fuite rêvée par Yannick Haenel ? Dans une anarchie orchestrée par François Bégaudeau ? Confronté à l'impasse du xxe siècle constatée par Jérôme Ferrari ? Nous ajouterions : dans l'unité nationale ? En incarnation de la libre pensée ? De retour dans un giron politique ?

Il faut entendre la bande-son de cette rencontre : un rire permanent qui traduit une forme – et là je sais que ces adversaires des grands mots vont tous trois hurler – de fraternité littéraire.

Oriane Jeancourt Galignani : Une idée semble réunir vos trois livres, celle de résistance. Qu'en pensez-vous d'un point de vue littéraire et politique ?

Jérôme Ferrari : Ce mot ne me parle pas consciemment. Pour Werner Heisenberg, il y a une polémique qui subsiste pour savoir si c'était un résistant souterrain ou un collabo enthousiaste, mais c'est indécidable lorsqu'on regarde les faits. La résistance est donc une question du personnage, mais pas quelque chose qui m'intéressait en soi. Le mouvement plus conscient que j'avais en écrivant ce roman a plus de lien avec l'inutilité de la résistance : je cherchais à réfléchir à ce dévoiement de la physique au xxe siècle, comment au début du siècle, on part d'un système d'une abstraction extrême, d'un esthétisme formel, une science gratuite dans toute sa splendeur et on en arrive à cette affiliation technique majeure de la bombe.

Yannick Haenel : Résistance, c'est un mot du xxe siècle. Deleuze disait que le langage ne consiste pas à communiquer, mais à résister. C'est très juste, mais en ce qui me concerne, il s'agit plutôt de solitude : interroger le caractère politique de la solitude. Si résister, c'est se soustraire au marché pour se rendre disponible au vide, pour regarder à neuf des oeuvres d'art, alors oui, mon livre est un manuel de résistance un peu étrange... Avoir une pensée politique ne m'intéresse pas, je cherche un dégagement par la littérature, et ce dégagement est forcément politique. Quelle résistance pourrait avoir un sens au xxie siècle ? Il s'agirait d'avoir accès au coeur spirituel de ce qui se trame sur la planète. Le cas Heisenberg est intéressant, parce qu'il essaie, comme tu l'écris, Jérôme, de « regarder au-dessus de l'épaule de Dieu ». Il essaie d'ouvrir la chambre rouge, comme dans les films de David Lynch.

François Bégaudeau : Je suis d'accord pour dire que c'est un mot un peu fatigué. Par sa circulation actuelle, il est d'ailleurs devenu très approximatif : Marine Le Pen se dit aujourd'hui résistante ! Ce qui frappe dans nos trois livres, c'est que nous avons tous fait le constat qu'il y a quelque chose de pourri dans un champ donné. Le mien est un champ plus précis et plus réduit que les deux autres, mais nous paraissons chacun persuadé qu'il y a quelque chose de foutu dans un certain biotope de l'esprit, de la physique chez toi, Jérôme, et en cela ton roman est des trois nôtres le plus désespéré. À partir du moment où on a toujours vécu l'esprit comme un contrepoint possible à la faillite de la matière, à partir du moment où l'esprit lui-même est vicié, il n'y a plus de pôle d'espoir. Dans mon livre et dans celui de Yannick, il y a le même constat, mais il y a aussi autre chose. Yannick, tu passes assez vite sur le constat politique, comme si l'affaire de l'Italie et du monde était réglée, pour prendre la brèche poétique. Il y a une exécution effective de l'émancipation que je propose dans la troisième partie de mon livre, dans laquelle je reprends des éléments que j'ai disposés un peu négativement dans les deux premières parties. Mais ce n'est pas une résistance, plutôt une pratique de survie de la joie. Je pense que le champ culturel est une fabrique de mauvaise humeur, et j'essaie de voir comment faire en sorte de ne pas être gagné par cette passion triste. Je trouve que la manière dont Yannick repense la politique par la solitude est profondément intéressante.

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