La littérature en moins

Philippe Besson a signé pour cette rentrée un livre sur la campagne d'Emmanuel Macron, Un personnage de roman (Julliard) Que nous dit au fond ce livre sur le président de la République, sur l'auteur lui-même, sur les liens de la littérature et de la polit
Par François Bégaudeau

On reconnaît bien le camarade Besson lorsqu'il déplore, dans Un personnage de roman, que le staff du candidat Macron soit « un repaire de jeunes mâles blancs ». Ou lorsqu'il pointe l'arrière-fond « homophobe et misogyne » de la rumeur quant à une liaison du leader d'En Marche avec Mathieu Gallet, et se désole des sarcasmes sur l'écart d'âge entre Emmanuel et Brigitte. Oui Besson exerce bien là sa vigilance féministe. Du reste, dans le couple, c'est Brigitte qu'il admire le plus. Brigitte, héritière de la grande famille Trogneux, est une « femme qui a conquis sa liberté, s'est extirpée de son milieu bourgeois » - tout en ayant la délicatesse de garder la maison du Touquet. Le durassien Besson aime les femmes émancipées du joug patriarcal.

On est donc davantage surpris de le voir consacrer un livre à la plus virile des compétitions électorales. Et ce sans jamais prendre ses distances par rapport à l'impétuosité toute masculine du « jeune homme » dont il emboîte allègrement le pas.

Certes, Besson ne suit pas une campagne, il suit Macron en campagne. C'est cet individu rencontré dans un dîner qui l'intéresse. Mais ce « jeune homme », « Emmanuel M », donne volontiers dans le registre guerrier cher aux chroniqueurs de présidentielles : « Je rends coup pour coup. Il faut jouer avec les règles de l'escrime. Il y a des coups autorisés et d'autres non ». Jusqu'à sa formule de général impitoyable à l'approche de la bataille finale : « Maintenant on ne fait plus de prisonniers ». Et là-dessus Besson le suit allègrement, s'inquiétant que son favori ait « les couilles » nécessaires pour le job, l'incitant à « montrer ses muscles », et puisant tout du long dans le même champ métaphorique : « drôle de guerre » « offensive » « franchir le Rubicon », « conquête ».

Entre Philippe et Emmanuel, entre le conteur et le conté, le chroniqueur et le chroniqué, l'entente se noue d'abord dans le lexique. « Il part à l'abordage » écrit Philippe ; « Quand tu mènes campagne, c'est une vie de corsaire, tu pars à l'abordage », dit Emmanuel. Dans le passage « une fois sorti du ring, il me confie : « j'ai tout défoncé » », le ring est pour Philippe, le « défoncé » pour Emmanuel. Un « défoncé » qui n'appelle aucun commentaire ironique du narrateur.

Certaine ironie point quand même à l'évocation par le candidat de la « culture mâle, guerrière » acquise dans la banque d'affaires. « Il jure en être revenu », ponctue Philippe. Comprendre : il n'en est pas revenu. Un corps testostéroné ne subit pas une recomposition hormonale en trois ans, et surtout pas en intégrant la corporation politique. Emmanuel M, c'est sûr, ne s'est pas départi de sa culture mâle guerrière. Mais, surprise, c'est bien ce qui plaît à Philippe B. Son ironie est tendre - bienveillante, dirait-on dans l'orbite macronienne. Philippe B aime le « sourire conquérant » de son sujet. Emmanuel M est « une force qui va », et si cela déplaît, « qu'importe, il y va ». Et Philippe d'ajouter, comme mandaté par son général auprès des troupes ennemies : « Et gare à ceux qui voudraient l'en empêcher ». 

Moitié de personnage

L'explication de l'apparent paradoxe d'un féministe séduit par des gesticulations virilistes est dans le titre qu'il a donné à la restitution écrite de l'épopée En marche. La détermination qu'il prête à maintes reprises à son héros, est bien celle d'un « personnage de roman ». Si Emmanuel est tel, il ne peut qu'intéresser le romancier Philippe.

Quel personnage? Les pistes suggérées par Besson eussent pu lui être soufflées par un éditorialiste peu lecteur mais jadis bachelier : outre Hernani (la « force qui va », c'est lui), c'est à Moreau, Rastignac, Sorel, Del Dongo - et l'Adolphe de Constant pour l'amour d'une femme plus âgée - que son ambition de jeune provincial affilie Emmanuel. 

Chose importante : Besson convoque Eugène, Julien et Frédéric pour l'élan augural, mais pas pour les désillusions subséquentes. « Je vais écrire une aventure », dit-il au commencement. Une aventure mais pas son revers. Pourvu que mon candidat soit élu sinon mon livre est foutu, explique-t-il en substance, créant une nouvelle homologie entre le geste d'écriture et la geste présidentielle. Emmanuel « ne peut être une figure romanesque, celle dont le destin est improbable, que s'il l'emporte à la fin ». L'ambition sans sa chute, c'est le roman tronqué, c'est le roman réduit au romanesque. Emmanuel M n'est qu'une moitié de personnage de roman du dix-neuvième. Il n'est pas un personnage de roman mais un personnage romanesque.

La différence entre roman et romanesque n'est pas ténue comme un suffixe. De fieffés littéraires comme Emmanuel et Philippe ne peuvent méconnaître que le roman occidental advient en mettant en crise le romanesque, voire en le congédiant. « Chevaleresque », disent d'Emmanuel sa femme Brigitte et Mathieu Laine, essayiste libéral tombé en pâmoison devant le nouveau héraut de sa cause, mais le roman naît au point de péremption de la chevalerie. Le Quichotte s'écrit quand le chevalier descend de cheval pour écrire, quand par ses mots l'expédition guerrière se répète en farce.

« On retient aussi son goût pour le théâtre, mais est-ce amour de l'art ou attrait pour la lumière »?, dit Besson. Qui eut pu questionner dans des termes analogues le goût d'Emmanuel pour le roman : goût pour la part romanesque du roman, goût pour le romanesque que le roman révoque.

Un personnage de roman s'ouvre sur les minutes qui précèdent l'embarquement de Macron dans la navette qui le mènera de Bercy à l'Elysée où il présentera à Hollande sa démission, épisode premier de sa campagne. Valant pour ce moment, « l'abordage » mentionné plus haut est donc à prendre au premier degré. Sous la plume de Flaubert, l'oxymorique « navette qui fend les flots » eût convié le lecteur à pouffer devant ce conquistador d'eau douce. Or la narration de Philippe B est sans malice - sans lucidité. C'est bien un littéral abordage qu'il entend raconter. Sans doute est-il encore aveuglé par « l'apparition » à laquelle il a été sujet en voyant le « jeune homme » à la télé. Apparition sans rapport avec celle, auto-suggérée, de Madame Arnoux à Frédéric Moreau, puisque le final glorieux montrera que la « révélation » de Philippe B était juste : Emmanuel M avait un « destin ». Il est bien une créature d'exception voué à un sort demi-divin. Il est l'homme d'avant la chute - de cheval. L'homme d'avant le roman.

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page