La description, un art de la subversion ?

Remous littéraire
Par Damien Aubel

remousLa description, un art ennuyeux et passéiste ? Non, tout est dans la manière de peindre. La preuve avec deux descripteurs, le moderne Patrick Grainville, et le Goncourt Pierre Lemaître, un peu sage au goût de Transfuge.

Nous sommes tous des criminels dans l'âme. La main sur le coeur, qui pourrait dire qu'il n'a jamais fait subir les pires outrages à la pauvre description ? Qu'il ne l'a jamais sautée, sans scrupules ? Qu'il n'a jamais réprimé un bâillement une fois franchis, en diagonale et à bride abattue, ces passages redoutés ? Regimbé devant ce qui ressemble à d'interminables « tunnels », ou à des pièces d'orfèvrerie apparemment détachables – et oubliables – à volonté ? Parent pauvre de la narration, brebis galeuse dans l'empire du récit souverain, poids mort ou entrave à l'élan de la lecture, la description n'est pas en odeur de sainteté. Et son histoire (littéraire) est marquée du sceau de la suspicion, voire du rejet franc. Elle a eu ses heures de gloire, bien entendu : instrument privilégié de l'entreprise naturaliste, qui l'a parée d'une auréole de sérieux « scientifique », terrain d'élection de la virtuosité de « l'écriture artiste » du xixe, fer de lance du Nouveau Roman où elle prolifère insolemment... Reste qu'elle n'est jamais rentrée en grâce. Ennuyeuse, statique, purement décorative : on n'en finirait plus d'énumérer les chefs d'accusation. Pourtant, les romanciers contemporains sont loin de la bouder. Maylis de Kerangal, Jean Rolin, Thomas Clerc... À l'heure où tout le monde semble se rallier à l'étendard du « storytelling » triomphant, la description, si décriée, affiche une étonnante vitalité. Ni excroissance parasite, ni coquetterie, ni hommage passéiste à une conception figée du réalisme, elle est au contraire une arme de subversion. Une façon de brouiller les grandes catégories esthétiques, et, par-dessus le marché, plus radicalement encore, de dénoncer l'illusion de la représentation. À condition d'être employée à bon escient. Comme chez un Patrick Grainville dans son récent Bison, néo-western baroque, roman historique atypique centré sur la figure de George Catlin, ce peintre américain humaniste et aventureux qui élit domicile, dans les années 1830, dans un village sioux. En pendant à Grainville, on choisira Pierre Lemaître. Au revoir là-haut, assis sur ses ventes plus que confortables et les lauriers du dernier Goncourt, creuse la veine juteuse de la Guerre de 14 et ses séquelles. Deux anciens combattants, une gueule cassée et son ange gardien, Édouard et Albert, réchappés du carnage, retrouvent cahin-caha la vie civile. Portrait à l'acide d'une France sacrifiant ses fils, le roman rêve de retrouver les prestiges du grand récit populaire – au détriment de la description, devenue inoffensive.

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