L'identité bourgeoise

Alain Finkielkraut n'est pas un philosophe et on vous démontre pourquoi
Par François Bégaudeau

finkielkrautOn est d'une cohérence admirable. Il y a un mois, on examinait, dans Murmures à la jeunesse de Taubira, ce que la citation fait à la littérature – beaucoup de mal. On s'en va aujourd'hui étudier ce qu'elle fait à la pensée. C'est qu'on a lu L'Identité malheureuse, qui cite à tour de bras.

La signalétique est canonique et répétitive – un « comme le dit » suivi du nom de la sommité invoquée – mais admet des variantes : « comme l'écrit François Furet », « comme l'a noté Régis Debray », etc. Quant à la citation à proprement parler, elle est le plus souvent très courte. Une à trois lignes. Sans commune mesure, pour le moins, avec la prose au long cours dont elle est exfiltrée. Les brèves synthèses sur Hobbes et Hume n'y changent rien : en aucun cas Finkielkraut n'ambitionne de restituer des cheminements conceptuels complexes. De la vague formée au large, il ne recueille que l'écume. Aussi vrai que la citation littéraire débite la littérature en mots d'auteur, sa version philosophique débite la pensée en pensées, en adages, en leçons prêtes à l'usage.

Ces miettes de philosophie entre guillemets sont des appuis. Au sens où un notable appuie l'entrée de son neveu dans une carrière en l'introduisant. La citation vous introduit dans le palais des autorisés. C'est une citation d'autorité, comme il y a des arguments du même nom. Aussi vrai qu'une recommandation dispense de faire ses preuves, elle légitime ipso facto celui qui parle. Un « comme l'a démontré Hannah Arendt » lui épargne le labeur de démontrer, a fortiori de résumer la démonstration en question. Dans « comme le dit si justement Vladimir Jankélévitch », le justement est pléonastique. Puisqu'il l'a « dit », c'est forcément juste. Le nom propre, académiquement flanqué du prénom, est une caution. Comme sous la plume de Taubira, comme dans une dissertation de bac couchée à la lampe de bureau. Avec des conclusions-transitions en clôture de paragraphe et des fins de chapitre interrogatives : « Mais la dignité poussée jusqu'à l'effacement de soi ne se renverse-t-elle pas en son contraire ? » Nous le verrons dans la partie suivante.

L'écriture au pupitre

D'un Onfray ses détracteurs ont coutume de dire, à tort ou à raison, qu'il n'est pas philosophe mais prof de philo. Finkielkraut opère aussi dans une salle de classe, mais côté élèves. Son récit liminaire du printemps 68 où il s'est isolé à la campagne pour préparer le concours de Normale sonne comme une confidence voilée quant au lieu où il écrit encore aujourd'hui : à son pupitre. Le bachotage n'a jamais cessé. La pensée par procuration. Le travail de penser délégué à de grands anciens, comme un citoyen de la République abandonne sa souveraineté à des représentants. Et n'allons pas croire que l'ami Alain prendrait ombrage de ce cantonnement à une position subalterne ; elle l'inscrit à merveille dans le schéma pyramidal qu'il promeut : des morts ont pensé avant nous, à l'école desquels il faut se mettre. Les morts sont nos maîtres, nos prescripteurs, nos vigies. Ils « nous » parlent – « comme nous le dit Hume » –, et nous serons avisés d'écouter leurs présages – « comme nous en avertit Valéry ».

L'Identité malheureuse livre aussi des citations repoussoirs, tirées de la prose de penseurs pas recommandables. Et le dissertateur ne les tronque pas moins qu'il ne tronque les recommandables. L'heure n'est pas à engager une disputatio serrée avec L'Être et l'Événement ou Le Siècle de Badiou, pas plus qu'à engager un examen critique de son système. Pour mettre le philosophe marxiste à son niveau, Finkielkraut se contente d'extraire du plus court et médiatique de ses livres quelques lignes propres à montrer, comme ça, vite fait, que la gauche radicale cultive la haine de l'Occident. Même chose pour Fanon, dont ne nous est livrée que la phrase slogan sur les damnés de la terre, trouvable dans n'importe quel dictionnaire de citations. Et voici ce qu'il reste de quarante ans de travail de Deleuze : « résistons au présent ». Oui, Deleuze a dit cela. Jean-Pierre Coffe aussi, mais d'abord Deleuze.

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