L'absurde à visage humain

Encensé, le dernier roman de Milan Kundera, La Fête de l'insignifiance, n'a pas fait l'unanimité à Transfuge. L'auteur de La Plaisanterie se révèle étrangement philosophe.
Par François Bégaudeau

remousNombre de critiques voient en Kundera un romancier majeur. Comme ce sont des gens respectables et diplômés et qu'on n'a peu pratiqué ledit majeur, on les a toujours crus sur parole. Et de même lorsqu'on les a entendu dire, en mars dernier, que La Fête de l'insignifiance marquait le retour de Kundera au roman. Décret collégial confirmé par les premières lignes : « C'était le mois de juin, le soleil sortait lentement des nuages, et Alain passait lentement dans une rue parisienne. » Situation temporelle et géographique, point météo avec valeur ajoutée stylistique, apparition du personnage d'emblée nanti d'un prénom : un début de roman, assurément. Un modèle d'incipit à montrer dans tous les collèges. Et une leçon d'ordre : d'abord le cadre, ensuite l'action.

L'action ? Listons les verbes accolés au sujet Alain dans les paragraphes suivants, et dans la foulée de ce « passait lentement » déjà très passif : « observe », « réfléchir », « se dit », « improvisa une réponse ». On aura reconnu le canonique mode opératoire du penseur antique : déambulation oisive, contemplation, étonnement (« était captivé »), méditation. Et le titre de ce premier fragment, « Alain médite sur le nombril »,renseignait d'emblée sur le statut de ce personnage philosophe. Aussi vrai que le second titre, « Ramon se promène dans le jardin du Luxembourg », affilier a cet autre personnage, en route vers le musée pour voir l'expo Chagall, à la lignée des contemplatifs. 

Les critiques ont dû trafiquer leur diplôme : La Fête de l'insignifiance est un essai. Un essai masqué en roman, cuisiné par un écrivain penseur masqué en personnages. En solitaire ou en groupe, tous masculins et presque tous assez âgés pour figurer de crédibles porte-parole de l'auteur, Alain et ses trois amis ont pour principale activité de délivrer des réflexions. Sur Schopenhauer, Hegel, Kant, l'origine du monde, la vie, la mort – ces choses que les critiques diplômés appellent des thèmes. Tout l'art consistant alors à mettre les discours en situation pour les alléger. Surtout ne pas passer pour sérieux – car la vie est une blague, n'est-ce pas. Ne pas passer pour un de ces fâcheux qui pensent sans fard. Les échanges sont donc agrémentés de détails gestuels ou physiques, et les locuteurs parfois postés sur une moto afin d'entrecouper la discussion de notations décoratives comme : « Il poursuivit sa route entre un camion et une auto (sic) qui le serraient des deux côtés depuis deux minutes. » Le récit est ici un vernis de parquet universitaire, ou une moquette épaisse pour feutrer l'amphi où se prononce l'allocution.

Ce nouvel essai du romancier majeur comporte bien quelques poches purement narratives. Ainsi les trois pages brillamment tournées où une femme résolue à se noyer tue l'homme plongé dans le fleuve pour la sauver puis remonte sur la berge. Mais ce morceau de vie se révélera être le transfert onirique d'un renoncement à l'avortement, et cette femme la mère d'Alain. Une saynète ainsi tenue en laisse par le sens s'appelle une parabole ; elle fait partie de la panoplie d'un essayiste, ou d'un messie.

On fera valoir qu'il s'agit précisément de montrer que la vie n'a pas de sens, celle d'Alain s'avérant, via cette fable d'une noyade empêchée, fondée sur l'aléatoire d'un avortement avorté. En somme, Kundera tient à nous signifier clairement que l'existence ne signifie rien. De même qu'il ne nous laissera pas cheminer aux cotés de d'Ardelo, qui se marre d'avoir feint d'être atteint d'un cancer, sans nous préciser que ce rire était « incompréhensible » et procédait « du non-sens ». Où l'on voit que cet essai ne porte pas bien son titre. L'insignifiant n'est pas le non-sens. L'insignifiant, c'est le quelconque, le bloc impénétrable de matière, le fait empirique irréductible à tout discours. Y compris à un discours mettant au jour le non-sens. L'insignifiant flotte en dehors du paradigme du sens. Façon Bartleby, il ne claironne pas qu'il ne signifie rien, mais murmure : j'aimerais mieux ne pas faire sens. Et je n'ai rien contre non plus. C'est indifférent. C'est indifférent.

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