Jacques Audiard Palme d'Or, non merci

Avec Dheepan, Jacques Audiard a raflé la Palme d'or. Mais c'est d'abord le réel que son cinéma escamote...
Par François Bégaudeau

Suivre sereinement la première demi-heure de Dheepan exige qu'on ravale sa curiosité. Tu aimerais comprendre les tenants de la guerre civile au Sri Lanka sur laquelle s'ouvre le récit ? Audiard n'en montre qu'un tas de cadavres juste bon à suggérer que tout ça n'est pas joli-joli. Tu aimerais connaître les termes exacts du deal imposé, au milieu du camp de réfugiés, par le type en uniforme qui livre un faux passeport à Dheepan et Yalini ? Oublie. Tu ne sauras pas non plus par quels pays ni quels moyens le trio faussement familial chemine jusqu'en France. Ni qui les y accueille. Ni quel individu ou réseau chaperonne Dheepan devenu vendeur à la sauvette de briquets clignotants et autres oreilles de lapin phosphorescentes. Ni par quelle entremise les héros atterrissent au coeur d'une cité de banlieue où un certain Youssouf leur expose les rudiments du gardiennage d'immeuble. Le cinéaste serait-il tenu au secret défense ? Plus probable est que ces détails ne l'intéressent pas. C'est son droit, et d'ailleurs tout montrer serait une gageure. Raconter, c'est trier, c'est retrancher. Pour rester disponible au film, il suffira juste de balayer le sentiment qu'Audiard occulte ce qu'on aurait gardé.

Le problème, c'est qu'il occulte aussi ce qu'il garde ; qu'il escamote cela même qu'il a jugé utile de retenir pour mener son affaire. Tendance récurrente chez lui, mais qu'il serait inexact de nommer marque de fabrique, puisqu'elle est celle de la moitié du cinéma d'auteur mondial. Tendance soutenue par au moins trois options formelles. Va pour quatre :

– Subjectivation. Collant à ce qu'il convient sans doute d'appeler leur ressenti, la caméra serre de près les personnages principaux, reléguant hors champ les composantes de la situation qu'ils traversent. Elle reste dans le salon avec Yalini à l'instant où le caïd Brahim (Vincent Rottiers) est exécuté dans le couloir. Même choix lorsque mère et fille sont soudain prises entre les feux de bandes rivales au pied des barres. Ici comme là, aucune image claire des forces en présence, aucune information sur ce qui se joue réellement, juste une impression de chaos fracassant, et le sentiment subséquent que tout ça n'est pas joli-joli. Il est permis d'y voir un parti pris sensoriel, voire un salut aux Dardenne, leur méthode étant alors commuée en effet de style. Il est aussi permis de s'étonner qu'une oeuvre ressortissant à un art visuel s'arrange en permanence pour qu'on ne voie rien. Ou de diagnostiquer une sorte de paresse : pour s'épargner les difficultés du filmage, quelle meilleure technique que de ne pas filmer ?

– Brouillage. Images ralenties ou accélérées, surexpositions, contre-jours, pénombres, scintillements dans la nuit, caméra tremblante : tout est bon pour estomper la netteté frontale d'une présence. De rouille et d'os allait loin dans ce domaine, inondant les silhouettes de soleil méridional. Dheepan n'est pas en reste, s'autorisant de son parti pris subjectif pour troubler l'image dès qu'il le peut. C'est que, par définition, le point de vue d'un personnage est incomplet, tronqué, parfois aveugle. Surtout quand il épie par l'entrebâillement d'une porte (configuration très prisée), ou lorsqu'une vitre teintée est posée devant les yeux de Yalini, floutant à souhait la bande de jeunes qu'elle observe depuis le hall d'immeuble.

– Surdécoupage. Accompagnant les trois Sri-Lankais au temple bouddhiste, attraperat- on quelque chose de ce culte peu restitué ? Aura-t-on droit à un petit bout de cérémonie ? Plutôt des bouts. Plein de petits bouts. Un émincé de cérémonie, fait d'un kaléidoscope de plans sur les visages recueillis, une bougie solennellement allumée, du lait versé sur une statuette, un recadrage sur les mains jointes à la verticale de Yalini. Le son brut du rituel étant dûment recouvert par une nappe de musique synthétique.

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