Histoire de l'oeil de Catherine M

Treize ans après La Vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet signe un troisième récit, Une enfance de rêve. Retour sur sa jeunesse dans les années cinquante en banlieue parisienne. Le cheminement d'un esprit libre.
Par Oriane Jeancourt Galignani

catherine milletDans la première cour de l'immeuble de Catherine Millet, elles apparaissent : les briques rouges et jaunes, en rangées alternées sur ces immeubles aux appartements exigus, si fréquents dans la région parisienne. Ces briques, je les reconnais tout de suite, elles sont précisément les mêmes que celles décrites par Catherine Millet sur l'immeuble de son enfance à Bois-Colombes : « De toute la commune, la rue Philippe-de-Metz, qui ne compte qu'une dizaine de numéros, est la seule qui soit entièrement délimitée par des immeubles, tous également hauts, alignés, presque identiques, construits à la fin des années 1920, en brique jaune rayée de brique rouge du côté impair, en brique jaune rayée de rouge côté pair. Une forteresse en somme... » Aux remparts de cette cour-ci, arbres et fleurs entourent la maison de Catherine Millet, cachent ses fenêtres et assombrissent légèrement sa salle de séjour. Les choses ont changé, nous sommes dans le xiie arrondissement de Paris et non à Bois-Colombes, dans cet appartement qui a été le décor de son précédent livre, Jour de souffrance. Dans l'entrée, la table du roman : y traînait la fameuse photo de femme qui déclenchait la jalousie de Catherine. Au-dessus de nous, de la mezzanine, Jacques Henric nous salue. L'écrivain, connu du public comme le comparse de La Vie sexuelle de Catherine M. et l'homme secret de Jour de souffrance, est avant tout le premier personnage de la vie de Catherine Millet. Étrange sentiment de pénétrer un lieu que l'on connaît déjà par la fiction : l'intrusion en est plus douce, la familiarité plus rapide. On se sent bien dans cette nouvelle forteresse de livres d'art, d'oeuvres – une compression de César se dresse face à nous – que Catherine Millet a érigée autour d'elle. Une lieu qui témoigne de son travail de critique d'art et de commissaire d'expositions depuis la fondation d'Art Press en 1972. On n'oserait croire que cette femme sobre et frontale qui nous parle, dont les lecteurs connaissent le corps et les rituels depuis La Vie sexuelle de Catherine M., soit l'enfant timide qui a grandi dans un trois pièces de Bois-Colombes, entre des parents de la petite bourgeoisie qui peinaient à s'aimer. Sur le visage de cette brune terrienne, il n'y a rien qui laisserait soupçonner la petite fille rêveuse qu'elle a été. Est-ce une question de décor ? Comme si souvent dans les livres de Millet, des lieux naît le fantasme. Entre cette enclave nichée dans la verdure en retrait de la rue de Reuilly, longue voie descendant de Nation jusqu'à la gare de Lyon, et le petit appartement de Bois-Colombes qui l'a vu naître, il y a autant de kilomètres que de mondes. Autant de vie accomplie, et d'oubli. Un livre garde désormais le souvenir de la petite fille de Bois-Colombes : Une enfance de rêve, cette autobiographie de ses dix-huit premières années. Ce livre qui va bouleverser l'image de Catherine Millet.

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