Gloire aux irresponsables

Carton plein récent au box-office, Papa ou Maman 2 de Martin Bourboulon invite à l'optimisme : la comédie subversive n'est pas morte...
Par François Bégaudeau

papa ou maman 2Pourquoi attendons-nous tant de la comédie ? Parce que nous sommes de joyeux drilles, c'est entendu, mais c'est un peu court. Nous attendons tant de la comédie parce que, sans forcément viser la sédition, elle possède par nature, par structure, une puissance déstabilisatrice. Le burlesque déséquilibre les corps, la comédie de moeurs ébranle les normes, la comédie de situation renverse le canapé. Nous attendons tant de la comédie parce qu'elle est d'essence anarchiste.

Pourquoi désespérons-nous si souvent d'elle ? Parce que, pire encore que décevoir la promesse subversive, elle la retourne. Ainsi on a vu nombre de comédies contemporaines, et notamment françaises, plus occupées à consolider l'ordre qu'à le déstabiliser.

Il est entendu que la comédie a toujours eu une fonction cathartique. Toujours travaillé à dérégler le corps social pour mieux le purger des éléments qui menacent son équilibre. En ridiculisant l'excès (de radinerie, de racisme, de jalousie, de sectarisme), la comédie pointe un horizon de bonne mesure ; n'hystérise les affects que pour les réguler ; ne délégitime le cours légal des choses que pour le relégitimer. Elle est anarchiste dans ses moyens mais conservatrice dans ses fins. Ainsi on s'est accoutumé à beaucoup rire d'une comédie pendant une heure, et beaucoup moins pendant son dernier tiers, où de laborieux efforts scénaristiques sont fournis pour ranger la chambre d'abord mise sens dessus dessous. Un seul petit espoir, dès lors : que l'ordre final ne soit pas strictement équivalent à l'ordre de départ ; que par exemple le second mariage d'une comédie de remariage ne reparte pas sur les mêmes bases que le premier.

Mais même sous le rapport de cette intemporelle ambivalence du genre, de cet invariable processus en deux temps, frappe dans certaines comédies contemporaines, et notamment françaises, la part toujours plus grande du second. L'énergie qu'elles consacrent à la restabilisation du monde. A peine une norme est-elle déplacée, une ligne bougée, une hiérarchie inversée, qu'il faut engager la réparation ; à peine le singe libéré qu'on s'emploie à le remettre en cage - pour reprendre le fil métaphorique de la critique d'Amour et turbulences  proposée par Transfuge  à sa sortie. Ces comédies s'écrivent en haine de la comédie. Le rire y est surveillé, encagé, contrôlé, et in fine  empêché.

Le premier volet de Papa ou Maman  avait déçu les attentes créées par son pitch libertaire : deux parents divorcés font tout pour NE PAS avoir la garde des mômes. Pas casse-cou, les scénaristes avaient bien fait en sorte que cette manoeuvre immorale n'apparaisse pas comme un but en soi. Les parents ne déclaraient pas la guerre à leurs enfants, mais se déclaraient la guerre via les enfants. Les deux héros étaient sauvés : au fond ils n'étaient pas des parents indignes, juste des amoureux fâchés - ce que chacun leur pardonnait avec d'autant plus de magnanimité qu'ils finissaient ensemble. Ainsi se trouvait respecté l'impératif premier que le genre s'est stupidement imposé au fil du temps, oublieux de l'antipathie unanime des personnages des Bronzés,  comédie la plus populaire de l'histoire de France : surtout, que les héros soient sympathiques. L'impératif 2 étant par là-même respecté : à la famille tu ne toucheras pas. Tu en montreras les travers, les dysfonctionnements, les faux-semblants, mais à la fin c'est bien un ordre familial ou pré-familial (le couple) que tu reconstitueras. On en venait alors à lier ce structurel quoique paradoxal familialisme de la comédie à une donnée économique. 

Ce genre qui met tout le monde d'accord est seul susceptible de voir une famille se mettre d'accord  pour une sortie au multiplexe du coin, schéma de consommation sur lequel est forcé de parier un cinéma en voie de déclassement à l'heure de la VOD. L'heure était au désespoir : cette tendance ayant peu de chances de s'inverser, il devenait plus qu'improbable qu'arrive sur les écrans une comédie authentiquement antifamille.

 [...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami