Croyez ce que vous voulez ...

Par Oriane Jeancourt Galignani

remous louisMais méfiez-vous des grandes colères. Tenez, par exemple, ce procès que l'on fait à Édouard Louis ici et là, sur son dernier livre, Histoire de la violence. Le livre a été salué par une partie de la presse, Transfuge a ouvert le bal, et puis Les Inrocks, Le Monde, Télérama... Et, dans un mouvement concomitant, démoli par une autre partie de la presse : Marianne, Pierre Jourde, Le Figaro, Le Magazine littéraire, Brice Couturier sur France Culture, Causeur... Il y a a priori de quoi se réjouir, et pour le débat qui renaît de ses cendres dans la sphère littéraire, et pour Édouard Louis, qui doit savoir qu'un bon écrivain ne fait jamais consensus. Et ne jouons pas les candides, se cache derrière tout cela un retour attendu de balancier ; Louis attaque Marcel Gauchet l'année dernière, les intellectuels conservateurs n'ont pas l'habitude de tendre l'autre joue, ils lui rendent une bonne droite. On remarque tout de même qu'un livre tout aussi politique que celui de Louis, Soumission, n'a pas eu le même accueil. Houellebecq a essuyé beaucoup moins de critiques négatives qu'Édouard Louis. Que doit-on en conclure ? Qu'il est plus facile en France d'imaginer que l'islam prenne le pouvoir et nous asservisse que de témoigner d'une frustration, muée en violence, chez une jeunesse kabyle ? Possible. Mais on peut aussi se demander ce que menace réellement Édouard Louis sur le plan littéraire pour que l'on puisse écrire de son livre : « Chaque page de ce brouillon donnerait motif à le brûler. » À ce point-là ? L'auteur de cette critique parue dans Le Magazine littéraire en donne pour preuve la première phrase du roman de Louis qui lui donnerait ses envies pyromanes : « Elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que je garde pliée en quatre dans un tiroir appelle tentative d'homicide, et que je continue d'appeler comme ça, faute d'autre mot, parce qu'il n'y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu'à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu'aussitôt énoncée, par moi ou n'importe qui d'autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j'ai descendu l'escalier. » Il s'agirait donc là, selon l'auteur de l'article, d'une phrase qui attesterait que Louis « n'est pas un écrivain ». On ne peut que souscrire à l'exigence de l'auteur de l'article, il est incontestable que la  phrase de Louis n'est pas « littéraire » au sens où l'entend sans doute l'auteur de l'article, d'une rectitude, une pleine satisfaction d'elle même, d'un Richard Millet par exemple. Elle  ne colle pas même à l'écriture blanche qui constitue la plupart des livres d'aujourd'hui.

C'est une phrase volontairement pesante, et même redondante, « qu'à cause de ça je traîne  la sensation pénible et désagréable... », qui piétine la syntaxe, brouille le réalisme, saccage  le miroir au bord du chemin, se fait circulaire. Comme l'obsession, sans doute, qui ronge le  narrateur. Quelle est-elle ? La possibilité de ...dire ce que le narrateur a vécu, « tentative  d'homicide, et que je continue d'appeler comme ça, faute d'autre mot ». Ou plutôt  son impossibilité. Louis nous annonce, par cette phrase qui se cherche, qui désagrège son propos – « mon histoire est falsifiée », finit-elle par dire –, ce que va être son livre : une tentative de montrer la naissance d'une violence. Il nous annonce qu'il va peut-être échouer, et il assume cette possibilité, parce qu'elle fait partie de son projet. Comme Marguerite Duras écrit L'Amante anglaise en nous avertissant, dans la langue, qu'elle prend le risque de ne pas dire les raisons du meurtre qu'elle raconte. Laisser le doute dans la phrase, c'est aussi ne pas se placer du côté des dominants, des propriétaires jaloux de la langue française.

Mais, reconnaissons-le, il y a une lourdeur chez Louis qu'il n'y a pas chez Duras. En effet. Mais est-ce forcément un crime d'être lourd ? N'y a-t-il littérature que légère, aérienne ? Cette autre phrase de la littérature n'est-elle pas lourde aussi, à sa manière ?

« Tu n'as jamais fait cela n'est-ce pas fait quoi ce que j'ai fait si si bien des fois avec bien des femmes puis je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau. »

Redondance, circularité, excentricité grammaticale. William Faulkner, qui compose cette phrase du Bruit et la Fureur, cherche à nous perdre, à nous enfouir dans les méandres de sa phrase. Dans ce livre, lui aussi cherche à montrer la naissance de la violence. Dès le début de la phrase, on sent sa présence sourde dans l'agressive interrogation, « fait quoi ». Faulkner la fait monter, prend le risque d'alourdir sa phrase, mais il la fait vivre.

Il est ajouté dans le même article du Magazine littéraire que la « ritournelle postsoixante- huitarde » de Louis aurait plus sa place dans « une loge de concierge ». L'auteur semble bien reprocher à Louis un crime de transfuge littéraire : il essaierait de s'incruster dans un milieu qui n'est pas le sien, salirait une propriété privée : la littérature française. Il vient avec ses chaussures sales fouler la belle terre. Louis est déplacé, parce qu'il use d'un langage déplacé. Et la littérature française n'aurait-elle pas besoin de déplacement ? Peut-être avons-nous avons plus besoin des enfants de Faulkner qui fouillent les loges des concierges, de durassiens qui jouent sur les registres de langage que de majordomes de la bienséance littéraire. La littérature française n'a jamais gagné au mépris : on ne devient pas noble en insultant son concierge.

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