C'est du lourd

Retour sur un des romans les plus remarqués de la rentrée, Continuer de Laurent Mauvignier et son style qui refuse la légèreté.
Par François Bégaudeau

laurentReportons à nouveau les lignes programmatiques de 14 juillet, le roman de Eric Vuillard lu et chroniqué le mois dernier : « Il faut être attentif à ces vagues présences, contours, profils, à ces locutions dont tout récit se sert pour mener son lecteur ». La personnalité d'un texte se dessine avec les mots anodins mais réguliers que l'auteur y glisse, souvent à son insu - comme dit l'autre, plus c'est inconscient, plus c'est parlant. Quant au lecteur il les lit, ces mots, mais sans les lire. Les entend sans les écouter, comme la basse dans un morceau de rock, et pourtant ce sont eux qui donnent le ton.

Les mots ou locutions récurrents de Continuer n'ont pas pu échapper à la légion de ses lecteurs. Assurément ils ont relevé la vingtaine de « sauf que », de « sauf que non », de « mais non » ; ont coché les nombreux « comme si » et « soudain » ; ont repéré l'abondance de tirets borgnes (« Elle fixe un instant ses yeux bleus, son visage fermé, les autres avec leurs têtes noircies par le soleil et le travail - mais qu'est-ce que c'est leur travail? »). Et si par extraordinaire ces régularités là sont passées inaperçues, gageons que le fait verbal paradigmatique aura sauté aux yeux de tous. On veut évidemment parler du « alors », que Mauvignier convoque à tour de bras, à l'état brut ou sous une forme dérivée (« et alors », « et puis alors »), le plus souvent en début de phrase : « Alors elle prend le baladeur, ça y est, oui, elle respire très fort » ; « Alors Samuel se met à courir de toutes ses forces ». On trouve même un : « Alors non ». C'est dire si, dan cette région textuelle, « alors » opère en soi. C'est dire s'il pèse sur cette prose.

Or ce « alors » apparemment nécessaire à la respiration générale du texte n'est jamais indispensable dans le détail. Si on en ampute les phrases sus-citées, elles ne s'effondrent pas. Dans chacune, le « alors » n'est pas porteur, au sens où on le dit de certains murs. Et ce n'est pas moins vrai quand on le décale légèrement de son poste de base : « Sybille alors se retourne, c'est comme si soudain elle se réveillait » ; ou quand on le déporte en milieu de phrase : « elle doit lutter pour le calmer, et bientôt, alors, elle s'élance et monte sur lui pour le chevaucher ». Aussi bien, un énoncé comme « Elle se dit qu'il est peut-être trop beau, mais que c'est trop haut pour elle, alors elle renonce » eut pu se passer de son « alors » et se négocier en deux temps : « Elle se dit qu'il est peut-être trop beau, mais que c'est trop haut pour elle. Elle renonce ». Sauf que les deux tournures ne s'équivalent pas. Elles charrient le même sens, accomplissent le même boulot narratif, mais stylistiquement ça change tout. La question du jour est : qu'est-ce que ça change? Quel effet produit ce « alors » dispensable et nécessaire ? De quelle humeur irrigue-t-il Continuer ?

A première vue, le « alors » n'a pourtant ici que sa fonction coutumière. A l'égal du « car » dont Mauvignier use aussi à l'envi, il sert au moins en apparence de cordon causal entre deux actions. Parfois ce lien est explicite : dans « soudain la sonnerie du four retentit. Alors elle pose le verre pour se rendre dans la cuisine », l'héroïne Sybille se rend à la cuisine parce que la sonnerie signale que son plat est chaud. Parfois beaucoup moins explicite : « Et alors Sybille se réveille en sursaut, un cri lui explose dans la poitrine ». Et si ce réveil en sursaut n'est pas impulsée par l'angoissant, a minima le lien installe une succession. Comme dans « Et alors, elle reste une seconde sans comprendre ». Mais même dans ce cas de figure, le caractère superflu des locutions demeure. Au cours d'une lecture, par essence successive -là où un tableau s'appréhende sur le mode de l'instantanéité-, la succession est toujours induite. Si j'écris « Didier sort de l'hôpital, il avise un aigle. », il va sans dire permise par elle. Moyennant quoi on en revient a l'oxymore du futile nécessaire : si cela va sans dire, pourquoi le dire? Assurément le « alors » et ses variantes remplissent un rôle extra-grammatical, extra-logique, mais de quel nature est-il ?

La première réponse est élémentaire.

[...]

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