Benoît Jacquot revient avec un thriller joliment vertigineux, Eva.

Rencontre avec un cinéaste du trouble
Par Damien Aubel

Photo Franck Ferville remous

Benoît Jacquot, en ces semaines glaciales de février, ne tient pas en place. Paris, Londres où il tourne un Casanova, Berlin bientôt où il va présenter Eva. Des déplacements qui semblent faire écho, justement, à Eva, ce film où rien ni personne n'est à sa place. 

Après Don DeLillo dans A jamais, Benoît Jacquot fait passer le Eve de James Hadley Chase, pilier de la Série noire (traduit en 1947) de Hollywood à Paris et Annecy. Losey, lui, dans son Eva de 62, avec Jeanne Moreau, avait élu Venise lors de la Mostra. En troquant ces hauts lieux du cinéma pour la familiarité de l'Hexagone, Benoît Jacquot déplace l'accent : ce n'est plus la mythologie du cinéma qui compte, mais les dessous, très concrets, d'une imposture. Car Bertrand, joué par Gaspard Ulliel, très bien, à la fois amoral et vulnérable, n'est pas ce qu'il paraît être. Sa réputation de dramaturge à succès n'est qu'un masque, il s'est tout bonnement contenté de s'approprier un manuscrit qui n'était pas le sien et de le signer. Mais le voici qui va devoir affronter l'épreuve du second texte... Moment critique qui coïncide, avec l'entrée, comme un choc, dans sa vie d'Eva (Isabelle Huppert). Prostituée qui gère littéralement son corps comme une PME, Eva est moins une vamp vénéneuse qu'une chef d'entreprise. Nouvel écart par rapport à Chase, et à son Eve impitoyable : la Eva de Jacquot n'est pas une mante religieuse, elle tient plus de l'expert-comptable, au demeurant fort séduisante. Bertrand succombe, délaisse Caroline (Julia Roy), tombe fou amoureux d'Eva. Dès lors le film n'en finira plus d'osciller entre les deux, instaurant un jeu de balancier permanent. Qui finira par entraîner Bertrand à sa perte. Eva, c'est l'histoire d'une déchéance. Celle d'un homme qui perd sa place dans la société, et qui ne la trouve pas dans le coeur d'Eva. Rencontre avec Benoît Jacquot aussi transparent que son film est ambigu...

La part de votre filmographie dévolue aux adaptations est aussi importante que variée. Henry James, Benjamin Constant, maintenant James Hadley Chase... 

Vous voyez un peu le relief... Selon les aléas de mes lectures, tel ou tel livre, extrêmement différent de tel ou tel autre, me requiert. Ce qui n'a rien à voir avec mon panthéon littéraire personnel : les livres que je préfère au monde, je ne pense pas que j'en ferai des films. Il ne faut jamais dire fontaine, je ne boirai pas de ton eau, mais je ne pense pas que je tournerai un film d'après Dostoïevski par exemple. 

Vous l'avez fait, pourtant, avec L'Assassin musicien, votre premier long...

Oui, c'était d'après le deuxième roman de Dostoïevski, qu'il a écrit très jeune, Nétotchka Nezvanova. Mais je n'avais jamais lu le livre, j'ai écrit le scénario d'après une étude, très détaillée, dans une perspective psychanalytique, sur laquelle je suis tombée. Je n'ai lu le roman qu'une fois la première version du scénario rédigée.

Le James Hadley Chase, s'il vous a requis, c'est sans doute, en partie, parce que vous l'avez lu très jeune ?

C'était vers treize, quatorze ans, au moment où je me disais avec fermeté que je serais cinéaste et rien d'autre. Ce n'est d'ailleurs pas seulement Eva, je crois que j'ai lu tous les Chase qui avaient paru à cette époque. Il y a un univers de Chase, qui me fascinait. Un sens exacerbé de la fatalité. Un gouffre au bord duquel marchent les personnages, soit pour y attirer quelqu'un, soit pour s'y engouffrer eux-mêmes. Cet univers-là me touchait, je pensais à l'usage qu'un hypothétique cinéaste pourrait en faire. Il n'y avait pas eu, à ce moment-là, de films marquants d'après Chase. Pas d'orchidées pour miss Blandish, d'Aldrich, n'était pas encore sorti. Et le Duvivier, Chair de poule, n'était pas bon. Retour de manivelle, de Denys de La Patellière, non plus. Mais même ces films, dont j'ai un vague souvenir, captaient quelque chose de l'univers de Chase. Et puis il y a eu le Eva de Losey, en 1962. Et ça m'a immédiatement accroché, que Losey, un maître pour moi, choisisse Eva.

Mais pourquoi se confronter à un « maître » alors ?

Eva n'est pas le Losey que je préfère. Il est d'un baroquisme étrange, d'un maniérisme même, mais qui n'est pas un de ses grands films. Mais l'idée de réaliser des films à partir de livres déjà adaptés, ça ne m'a jamais gêné. Par exemple, mon Journal d'une femme de chambre, d'après Mirbeau, venait après Renoir et Bunuel. Et ils donnent une légitimité au livre comme point de départ possible d'un film. 

Adapter, pour vous, c'est un geste de fidélité ?

Je ne me place pas dans une position de respect vis-à-vis du livre quand je fais un travail d'adaptation. Je me sens d'emblée très libre. Pour Eva, la construction n'est pas la même. Mais surtout, j'ai entrepris l'écriture du scénario en n'ayant pas relu le livre depuis une quarantaine d'années. C'est Gilles Taurand, qui a coécrit le scénario, qui l'a relu de très près. Moi, je travaillais à partir du souvenir que j'avais du livre. Mais je savais dès le départ que c'était Gaspard Ulliel qui jouerait Bertrand.

Pourquoi ?

Eh bien, en réfléchissant au livre de Chase, j'ai d'abord pensé non pas au personnage-titre, Eva, mais au personnage masculin. C'est lui qui mène le récit. Mais j'ai très vite demandé à Gilles Taurand de traiter Eva comme un personnage à part entière. Au lieu d'être une sorte d'apparition plus ou moins fatale, qui entraîne l'homme jusqu'à le faire sombrer, comme c'est le cas chez les femmes de Chase, dans une démarche un peu simpliste. Je voulais que leurs deux existences se tressent, jusqu'à ce qu'il y ait une sorte d'écho entre les deux, qu'ils se répondent. 

Eva, c'est Eve, une façon pour vous de continuer à explorer ce qu'on pourrait appeler l'« éternel féminin » ? C'est un des grands motifs de vos films...

Par les temps qui courent, c'est difficile de dire quelque chose d'intelligible là-dessus. Je ne suis pas psychologue, ethnologue ou je ne sais pas quoi trop d'autre, je fais du cinéma de fiction, je n'« explore » pas une question. C'est plutôt un tropisme : j'oriente mes films vers ce que moi j'appelle le côté féminin du genre humain. Nous sommes tous des humains, mais la façon de l'être diffère jusqu'à l'os selon qu'on est homme ou femme. Ce qui n'empêche pas qu'on soit homme et que le côté femme déborde, et réciproquement. Mais il y a ce point de départ, jusqu'à preuve du contraire : on est homme ou femme et on en fait ce qu'on peut. 

Pourquoi ce « tropisme » ?

Une femme, c'est l'étrangeté même. Elle est, pour moi, à la fois la même et une autre, et c'est ça qui m'intéresse. Mais Eva est une sorte d'expérience si je puis dire : cette fois je m'en tiens d'abord à un personnage masculin.

« Il y a un univers de Chase, qui me fascinait. Un sens exacerbé de la fatalité. Un gouffre au bord duquel marchent les personnages »

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO


Retour | Haut de page | Imprimer cette page
 
Abonnez-vous au Club Transfuge !