Barbey d'Aurevilly

Le moment critique
Par Fabrice Hadjadj

barbey d'aurevillySon nom sent l'encens et le soufre. L'encens parce que Jules Barbey d'Aurevilly fut un calotin intransigeant, le soufre car ce dandy monarchiste est l'auteur des Diaboliques et d'Une vieille maîtresse. Son oeuvre critique, dont paraît le cinquième volume aux Editions des Belles Lettres, rend justice au polémiste solitaire qui, au delà des obédiences, pourfend les auteurs solennels et puritains et prend la défense des « intenses » et des « légers ». Des pages poétiques autant que critiques qui respirent l'amour de la littérature.

          Quelle est la tâche du critique littéraire ? Hier, j'aurais demandé à Barthes. Aujourd'hui, je demande à Barbey. Il était temps. Après que l'édition Quarto (Gallimard) a réveillé l'extraordinaire romancier des Diaboliques et d'Une vieille maîtresse et les Editions Bartillat, avec les Lettres à Trebutien, l'épistolier puissant, voici que Les Belles Lettres, à la fois devançant et emboîtant le pas, ressuscitent le critique très critique. Elles publient ces jours le cinquième et avant-dernier volume des Oeuvres et des Hommes dont l'ensemble forme un monument de près de 10 000 pages, massif buissonnant qui résume et radioscopie la « comédie du XIXe siècle ». Résurrection ou enterrement de première classe ? Ces gros livres reliés entre 60 et 83 euros la pièce séduiront l'afficionado et le spécialiste. Manque encore l'anthologie de poche, abordable, maniable comme une arme de poing, qui permettrait enfin de reconnaître en Barbey le roi des éreinteurs et le prince des polémistes, père de Léon Bloy, grand-père de Bernanos et arrièregrand- père de Philippe Muray...Certes, elle est désormais lointaine, l'époque où Barbey d'Aurevilly apparaissait comme un petit « romantique t a r d i f » ou un pont i f ia nt « c o n n é t a b l e des lettres ».
          Proust reconnaissait déjà son influence décisive : normand et parisien comme lui, il compare, dans La Prisonnière, son univers romanesque aux compositions de Vinteuil – ce qui est assez souligner la musicalité de sa langue... Mais le critique restait méconnu, et risque bien de le demeurer, figé sous sa double effigie de dandy à brandebourgs et de catholique intransigeant. Ne l'apercevant que sous ce costard bien taillé et cette chape très pesante, on lui préjuge des articles hautains et cruels – deux fois tarés et caducs, puisqu'à la tare d'un vieux dogmatisme d'Eglise s'ajouterait celle d'un désuet esthétisme de salon. Inquisition et affèterie, fer rouge et rubans, une contenance d'épouvantail, en somme, quelque chose d'aussi ridicule et effrayant qu'un supplice de la question administré en redingote et jabot de dentelle. Mais tout cela n'est qu'ignorance et calomnie. Celui qui maniait comme un improbable autant qu'implacable fléau « la balance, le glaive et la croix » pourrait bien nous rappeler l'essence de « cette critique si nécessaire à la vie des littératures ».

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