Antonioni : les malentendus du moderne

À l'occasion de l'exposition Antonioni à la Cinémathèque française, retour sur le cinéaste et décapage des clichés...
Par Antoine de Baecque

antonioniMichelangelo Antonioni a désiré son propre effacement. Ses vingt-deux dernières années, il les a vécues dans un état de retrait catatonique, où tout geste était mesuré, toute apparition reculée, laissant le temps s'écouler lentement dans la contemplation de paysages, d'images, de visages, d'objets, de corps, servi, choyé, gâté par une myriade d'assistants et de jolies femmes. Déjà, sa vie durant, alors qu'il était un des artistes les plus célèbres au monde – et les plus actifs –, il cultivait une présence de nature gazeuse, embrumée et de caractère élusif. Il était insaisissable, et ce fut la matière même de son cinéma : il filmait ce que l'on ne peut pas saisir, forgeant une esthétique de la disparition. « J'aimerais, murmura-t-il un jour dans un entretien en une formule délicieuse, que mes films sortent avec une discrétion que les exigences publicitaires excluent. La publicité crie que le film est beau, qu'il faut aller le voir, l'admirer. Mais la beauté, lorsqu'elle existe, devrait apparaître presque par nonchalance, soumise à une autre fin, sans arrogance."

Pourtant, les traces d'Antonioni aujourd'hui sont partout, si son cinéma, surtout en Italie, commence à être oublié, parfois même scandaleusement mis au rebut des vieilleries passées. On les trouve disséminées dans l'art contemporain et, plus encore, au coeur de nos vies : les images, le numérique, la publicité, nos manières de bouger, de parler d'amour, notre rapport à la politique. Notre monde ne cesse de se conformer aux prédictions antonioniennes : la fin du politique, la ruine du lien social, la rupture écologique, la crise de la conjugalité... Car ce qu'Antonioni a filmé, c'est notre point d'interrogation lui-même.

Le plus réjouissant dans cette exposition qui ouvre à la Cinémathèque française est la remise en jeu d'une oeuvre qui fut tellement commentée, critiquée, discutée, qu'elle s'en trouva réduite à quelques clichés commodes : l'incommunicabilité, le désoeuvrement, le désengagement du monde, la cérébralité. Ces images attendues étaient à la fois des refus et des aubaines : elles ont fabriqué le rejet, longtemps absolu, d'Antonioni par la cinéphilie la plus classique, et lui ont associé, tel un sparadrap encombrant, son étiquette de modernité. Le « cinéma moderne » a fonctionné comme un mot magique, justifiant le dédain des uns, légitimant la posture élitiste de ses admirateurs, mais encombrant surtout le regard sur des films qu'on ne voyait plus. L'exposition Antonioni est un manifeste salutaire, car elle fait du cinéaste un contemporain davantage qu'un moderne, à la fois radar de son époque et, plus encore, visionnaire de ces temps à venir qu'il ne connaîtra pas. Il s'agit d'une forme de lecture godardienne d'Antonioni, les deux contemporains capitaux.

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