Albert Serra. Rencontre avec un grand maître du XXIe siècle.

« Ce qui compte c'est la façon dont Jean-Pierre s'installe sur le lit »
Par Damien Aubel

serraOn était à Cannes, on y a vu La Mort de Louis XIV. Et on a discuté avec Albert Serra. Rencontre avec un grand maître du XXIe siècle.

Dans le bouillonnement de Cannes, le tohu-bohu des cocktails et le rythme stakhanoviste des projections, il y avait un film où le temps s'arrêtait. Littéralement : La Mort de Louis XIV n'est rien d'autre que son titre. Et c'est beaucoup, et même énorme, puisque le film est un des chefs-d'oeuvre de l'année. Et Albert Serra, lorsqu'il nous parle de son film à la terrasse d'un café de la Croisette écrasé de soleil, avec sa voix vibrante d'énergie, ses inflexion catalanes, a quelque chose d'irrésistible. De passionné. De Grand Siècle, si on veut.

Damien Aubel : Qu'est-ce qui vous intéressait dans ce très vieux thème de la mort des puissants?

Albert Serra : Le film porte sur l'agonie de Louis XIV, ses derniers jours. Tout l'aspect politique, à ce moment-là, est déjà réglé, même du point de vue historique. Ce qui compte, c'est la représentation, le fait d'être dans un théâtre permanent, balancé par la lutte contre la mort. Par ce moment de vraie intimité, face à l'inévitable, où on est tout seul. En plus Jean-Pierre est un acteur un peu fou, avec sa personnalité crépusculaire, je l'avais un peu oublié, mais je savais que ça ressortirait, qu'il y aurait ce mouvement entre la personne, l'acteur et le personnage. Mais le plus important était la tension entre la représentation et l'intimité de la confrontation avec la mort. Et aussi, peut-être un peu, l'idée de l'homme de pouvoir qui ne peut rien faire, qui est totalement impuissant face au corps, face à la décadence.

D.A. : On pense à Molière, à Racine. Quelle est la part

A.S. : des précédents littéraires dans votre film ? Ma source d'inspiration principale, c'est Saint- Simon, que j'ai beaucoup lu. Vous savez, j'ai étudié la littérature pas le cinéma, ce qui expliquerait que mes points de départ soient littéraires. Mais quand je tourne un film, j'oublie tout ça. Ce qui compte c'est la façon dont Jean-Pierre s'installe sur le lit, que ce ne soit pas un acteur posé sur le lit dans son costume historique.

D.A. : Littérature, mais aussi histoire de la pensée : un étrange personnage cite Arnaud de Villeneuve, un médecin et mystique catalan...

A.S. : Le personnage dont vous parlez est attesté historiquement, dans Saint-Simon. Tout le monde estimait le roi perdu, il vient alors ce médecin de Marseille, ce charlatan qui essaie de le sauver avec ses remèdes. Mais ça venait aussi de mon film précédent, Histoire de ma mort, où le côté rationaliste, les Lumières, affrontaient le romantisme, son obscurité, son ésotérisme. Et puis j'aimais beaucoup le dialogue avec les autres médecins, qui était très drôle. C'est un autre cliché, dans les films graves : la mort serait quelque chose de sérieux, un moment dramatique, décisif, où seraient prononcés les mots les plus importants. Pour les philosophes grecs, qui n'avaient pas d'espoir dans l'au-delà, la mort n'était pas si grave que ça... Il y a dans mon film une forme de détachement. Ce n'était pas l'objectif du film, mais j'ai fait des petites recherches, la mort était autrefois quelque chose de beaucoup plus habituel, et le rapport qu'on avait avec elle beaucoup moins sentimental. Je ne sais pas ce qui a changé les choses, rendu notre rapport plus sentimental, moins physique, moins organique. L'influence du romantisme, évidemment. Cela dit, j'espère qu'on voit aussi le côté émouvant de la mort. Je ne sais pas. C'est à vous de juger. Je viens tout juste de finir le film, les sous-titres ne sont pas encore achevés.

D.A. : Un rôle de mourant se prépare beaucoup? 

A.S. : Je ne fais jamais d'essais avec mes acteurs. S'ils veulent lire mon scénario, ils le lisent, sinon ce n'est pas grave. Mais le premier jour de tournage, c'est la première fois que je les vois en costume et qu'on commence à travailler.

D.A. : Pourtant, le tournage n'a pas été très long ?

A.S. : Le tournage a été assez court, quatorze-quinze jours. A l'origine, c'était une performance qu'on devait faire à Beaubourg il y a quatre ou cinq ans, qui n'a pas eu lieu pour des questions de budget. Mais il y a toujours cette idée de performance, de voir vraiment cette agonie en temps réel. La mort au cinéma, c'est toujours du côté de la dramaturgie, de l'essentiel, bref de l'instant où on passe de la vie à la mort. Ici, même lorsqu'il va mourir, il ne s'en rend pas compte.

D.A. : Vous faites donc de l'Histoire en temps réel ?

A.S. : J'essaie d'ouvrir le passé. Comme dans mes films précédents, je voulais éviter les clichés du passé, vivre au présent. On croit qu'il y a toujours un valet, que tout marche au service du roi, mais voilà, le valet n'est parfois pas là, il y a des choses qui clochent... Je voulais retrouver ça avec un tournage un peu chaotique, comme dans mes films précédents, là encore, mais cette fois avec des acteurs professionnels, dont certains auront préparé leurs rôles, en bons professionnels qu'ils sont. Jusqu'à quel point, je ne sais pas, je vous l'ai dit, ça ne m'intéresse pas.

D.A. : « Ouvrir le passé », mais non pas le détruire...

A.S. : C'est difficile de faire un film historique, avec des sujets très connus, car il faut trouver un équilibre délicat entre l'iconoclasme qui est nécessaire pour que le film soit fait au présent,  et le respect de la tradition. Dans le cas de La Mort de Louis XIV , c'était encore plus compliqué, à plus forte raison en France, où l'épisode est tellement connoté, de donner une justification au film. De répondre à la question : pourquoi faire de nouvelles images ? En même temps, il ne fallait pas que ce soit une blague, de la pure provocation. De ce point de vue-là, la littérature, Saint-Simon, joue un rôle de légitimation. Mais c'est avant le tournage, dans ma tête, jamais dans la fabrication concrète des images.

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