Portrait

Transfuge n°16 / Mai 2007

Un temps d'avance

Herbert George Wells

On l'a souvent présenté comme un méchant pessimiste, à l'opposé de Jules Verne qui aurait été un optimiste un peu béat, acceptant la science comme un facteur forcément de progrès. Procédé un peu facile : sans doute est-il plus judicieux d'envisager le rapport d'Herbert George Wells à son illustre aîné comme un passage de témoin, Wells commençant à écrire au moment où Verne rédigeait ses oeuvres les moins convaincantes, celles de la fin, que son fils Michel, en les réécrivant, achèvera de pervertir. Il est pourtant un lien qui les unit : tous deux, de chaque côté de la Manche, furent les pères fondateurs de ce genre immense qu'est la science-fiction. 

Un grand lecteur
La science ne fut pourtant pas tout, loin de là, dans la vie de Wells. Son enfance fut assez difficile. Il naît cinquième et dernier enfant de sa famille. Son père est joueur de cricket et gagne correctement sa vie. Sa mère est une protestante convaincue, qu'irritent les opinions affichées de libre-penseur de son époux. À l'âge de sept ans, le jeune Herbert George se casse la jambe et se console en découvrant la lecture et l'écriture. Des études à la Thomas Morley's commercial Academy ne l'aident guère à confirmer ce penchant, alors qu'un autre accident, survenu à son père, contraint le chef de famille à abandonner sa carrière sportive et, du coup, sa principale source de revenus. C'est l'appauvrissement. Wells est placé comme apprenti marchand de tissus, expérience qu'il évoquera dans deux romans sociaux, Les Roues de la fortune et Kipps. Ses parents, qui s'entendent de moins en moins bien, se séparent, sans pour autant refaire leur vie. La mère s'installe comme femme de chambre à Uppark, où le jeune apprenti, qui n'apprend d'ailleurs pas grand-chose, va régulièrement la rejoindre. 


Un homme à femmes
Il lit toujours beaucoup. Renvoyé en 1883 de son dernier poste, il décroche une bourse d'études à la Normal School of Science, et y devient étudiant en biologie. Là commence à se développer ce goût pour la science qui fera sa fortune littéraire.
Le jeune scientifique se double déjà d'un militant. Wells découvre également le socialisme. Il fonde avec d'autres un Science School journal, fait des lectures, échoue à ses examens et se retire sans un sou. Recueilli par une de ses tantes, il épouse sa cousine Isabel en 1891. Court mariage : il la quitte trois ans plus tard pour une étudiante. Inconstance qui perdurera. Notre homme sera un séducteur et aura des liaisons nombreuses et parfois fameuses, comme celles qu'il entretiendra avec la romancière Rebecca West ou l'activiste américaine Margaret Sanger.
Son premier livre paraît en 1895. C'est un petit récit d'anticipation, chargé de résonances sociales et utopistes, La Machine à explorer le temps. Il rencontre un énorme écho. En quelques années, Wells signe une succession de classiques, les seuls de son oeuvre, il faut bien le dire, qui sont encore très lus et que réédite Omnibus : La Machine à explorer le temps, La Guerre des mondes, L'Homme invisible et, un peu plus oublié, Les Premiers Hommes dans la Lune. Romans encore pleins de charme, qui s'interrogent sur l'avenir de l'homme, décrivent des sociétés utopiques et sociales et ceci à travers un style parfaitement lisible. Wells reviendra toute sa vie à l'anticipation, même quand il en assombrira (à tort) la naïveté et la grâce par des « réflexions » parfois barbantes. Il signera quand même une oeuvre très marquante, la fameuse Île du docteur Moreau, qui interroge sur l'animalité et la nature de l'homme.
Ces oeuvres lui apportèrent tout de suite gloire et succès. Pourtant, atteint du syndrome Conan Doyle, dont on sait qu'il estimait que sa vraie oeuvre était ailleurs que dans le personnage de Sherlock Holmes, il essaya très vite d'écrire « autre chose » : des romans qui n'étaient pas de science-fiction comme Tono-Bungay, des ouvrages de vulgarisation historique – domaine ou là aussi il fut un précurseur – comme The Outline of History. Ils furent souvent accueillis avec froideur. 

Un utopiste
Le socialiste qui ne dormait que d'un oeil intervint aussi dans l'écriture, et Wells se lança dans le roman philosophique, tentant de créer de nombreuses utopies. L'une d'elles fit même l'objet d'un film de William Cameron Menzies, Things to come, resté célèbre pour ses décors. L'écriture ne fut d'ailleurs pas sa seule passion artistique. Il dessina également beaucoup, croquant souvent le couple qu'il forma avec sa deuxième femme, et fut même l'inventeur de deux jeux, « Floor Games » et « Little Wars », précurseurs des jeux de guerre actuels type « War Hammer ».
Par deux fois, en 1930 (The Autocraty of Mr. Parham) et en 1939 (The Holy Terror), il peignit une société dominée par un dictateur fasciste. Les nazis s'en souvinrent : président du PEN Club international, il faisait partie d'une liste d'intellectuels à assassiner. D'ailleurs, pendant sa présidence, il avait tenu à ce que le PEN Club allemand soit exclu de l'organisation pour avoir prôné de son côté l'expulsion des écrivains non aryens. L'activité politique prit une place de plus en plus importante dans sa vie. Même s'il fut candidat du Parti travailliste à l'université de Londres en 1922 et 1923, il garda toujours de prudentes distances vis-à-vis des institutions, attitude que renforça le stalinisme. Il milita longtemps pour que soit créé un « État-monde » qui favoriserait les sciences et éliminerait tout nationalisme. Ne répugnant pas aux contradictions, il voulait à la fois que la liberté y soit totale et le droit de vote limité aux ingénieurs et aux scientifiques, crachant sur la démocratie parlementaire. Il accueillit avec enthousiasme la création de la Société des Nations, et se désola de son incapacité à empêcher la Deuxième Guerre mondiale. Le pessimisme l'envahit de plus en plus en même temps que diminuait son influence. Dans son dernier livre, Mind at the End of its Tether, il estimait qu'une autre espèce pourrait avantageusement remplacer la nôtre. 

Un visionnaire
Son oeuvre d'anticipation est toujours actuelle. En cinq ans, ses romans les plus connus ont été à nouveau adaptés au cinéma : L'Île du docteur Moreau par John Frankenheimer, une exécrable version de La Machine à explorer le temps par son arrière-petit-fils Simon Wells (il faut toujours se méfier de sa famille), L'Homme invisible (encore qu'on ait du mal à reconnaître le modèle) par Paul Verhoeven et La Guerre des mondes par Steven Spielberg. Cette actualité, au-delà de la reconnaissance de son talent de conteur, prouve que Wells avait su dès le début mettre le doigt sur des malaises qui perdurent et des craintes très contemporaines. 

 

Œuvres, Herbert George Wells, Omnibus, 1200 p., 25 euros

Œuvres 
Herbert George Wells
Omnibus, 1200 p., 25 euros



Par Hubert Prolongeau

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Commentaires

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