Portrait

Transfuge n°17 / Septembre 2007

Ecrivain à femmes?

David Foenkinos

À l'image de cet appartement du XIIIe, où l'on n'accède pas à moins d'avoir composé une série complexe de codes, David Foenkinos est une forteresse joviale qui conjugue un curieux mélange de clarté et de recoins encombrés. Il a beau être loquace, d'humeur légère et porté sur la plaisanterie, on devine d'emblée chez cet élégant trentenaire une sociabilité qui joue au moins autant comme zone d'échange que comme rempart au monde. Difficile d'attraper l'animal qui dégaine ici un trait d'humour, ressert là une réplique qu'on lui a déjà lue à plusieurs reprises (type « J'étais musicien. Je suis finalement devenu écrivain faute d'avoir trouvé un bassiste ») et qui affiche une sérénité insistante (et donc suspecte !) quant à la parution de son sixième roman, Qui se souvient de David Foenkinos ?

Devant une tasse de café réchauffée, on continue à débusquer les ressemblances entre l'auteur et son décor. Derrière les baies vitrées où virevoltent une nuée d'anges gothiques, le portrait d'un Franck Zappa euphorisé jouxte la sensualité grave d'un tableau de Schiele. Entre les sollicitations de son téléphone et un cendrier à tête de pharaon rappelant le voyage qui a inspiré La Fascination du pire à son grand ami Florian Zeller, David s'est mis à bavarder à la manière d'une vieille connaissance. Il agite ses mains, plisse les yeux derrière ses petites lunettes rondes puis bondit soudainement de sa chaise pour proposer un fond de paquet de M&M's. 

Rose bonbon
Comme son narrateur, un écrivain qui a rencontré le succès avec Le Potentiel érotique de ma femme, David Foenkinos est un père attentif, qui fantasme sur les femmes germanophones aux cheveux lisses et gère au mieux son divorce. « On va faire une fête. Ça fait très bobo, mais j'adore l'idée qu'on puisse tirer des belles choses de tout. J'ai cette capacité de me réjouir de ce que j'ai. » Et, se resservant un café, il inventorie : « J'ai des lecteurs. J'ai des éditeurs étrangers, je publie à cette rentrée chez un éditeur que j'aime. J'ai déjà de bons échos du roman. Ça va. Tout va. »

Et il est vrai qu'au pays de David Foenkinos, tout paraît rose bonbon. Trois adaptations de ses précédents romans (Le Potentiel érotique de ma femme, En cas de bonheur et Coeurs autonomes) sont en passe de voir le jour au cinéma. Aujourd'hui, il peut se « permettre de faire plus ou moins ce qu'(il) veu(t) » et entre diverses propositions, s'attelle à l'écriture d'un long-métrage avec son frère tout en mûrissant son prochain roman.

Mais à interroger ce titreur d'élite sur son dernier ouvrage, on apprend vite qu'un David Foenkinos peut en cacher deux autres : un narrateur en quête d'une idée perdue, au travers duquel l'écrivain s'amuse à détourner les codes de l'autofiction, mais aussi un grand-père. Pour évoquer pudiquement ce dernier, arborant une légèreté de ton dont on sait désormais qu'il ne se départira plus, ses phrases raccourcissent et le rythme se syncope. « David Foenkinos, c'est aussi le nom de mon grand-père. Je lui ai dédié le livre. Il vient de mourir. J'étais très proche de lui, ça a été dur. La dernière fois que je l'ai vu, trois jours avant sa mort, le livre venait d'être imprimé et j'ai juste pu lui expliquer qu'il lui était dédié. Il n'était pas conscient. Et puis ça a été très étrange. Avec ce titre Qui se souvient de David Foenkinos ?, il y a eu l'enterrement… »Où veut en venir cette phrase ?

Il dit « entretenir un rapport très intime avec la vieillesse. Ça prend beaucoup de place dans ma vie. Ça m'abat et en même temps, ça me donne beaucoup d'énergie ». Avec l'hésitation caractéristique des pitres, celui qui a « commencé à écrire avec des lettres d'amour d'adolescent romantique » s'explique. À l'instar de son héros, il a « l'impression d'être né vieux. Et le fait d'avoir été très malade y est pour beaucoup. J'ai failli mourir d'une maladie qui n'est jamais arrivée à un adolescent. Une maladie de vieux. À l'hôpital, j'étais au service de gériatrie. Il y a une foule de choses troublantes dans ma vie par rapport à ça ». Entre une lettre de la SNCF à propos d'une carte senior et un dentiste qui s'étonne de ses « gencives très vieilles », David avoue que ça le « rend parfois même un peu mystique ». 

Autodérision
Effleurant ses obsessions pour la vieillesse et la collaboration (son « côté Seconde Guerre mondiale »), l'écrivain « d'origine grecque lointaine » agrippe à présent sa chevelure à la frisure serrée. Entre la panoplie de roi du Disney de son petit garçon et une vidéothèque où se tutoient Truffaut, Antonioni et Woody Allen, il admet « jouer parfois au personnage de Juif névrosé ». Car de boutades en digressions, cet auteur déjà gratifié des prix Mauriac et Nimier glisse plan contre plan, jusqu'au souvenir d'une mise en garde profitable qu'on lui a un jour formulée : ne pas être pris au sérieux parce qu'il ne se prenait pas au sérieux lui-même. (construction pas claire)

« C'est que je me moque un peu de mes livres, au sens où je ne fais pas partie de ces auteurs qui ont un besoin d'absolu. J'écris toujours le meilleur livre possible. Écrire, d'une certaine manière, c'est se confronter à sa propre médiocrité. Comme tout le monde, j'aimerais écrire LE grand livre qui annule tous les autres, mais en tant qu'écrivain, je crois qu'il faut à la fois avoir un ego surdimensionné et garder une énorme humilité par rapport à la masse littéraire qui nous entoure. Comme dit mon amie Karine Tuil, être écrivain, c'est aussi être un nom sur une liste. » 

Son côté Woody
Ce n'est pas la rentrée littéraire qui le contredira. Et d'une liste, l'autre : celle de ses influences, avec en tête Albert Cohen, le Philip Roth du Complexe de Portnoy ou encore Aragon. Et puis « ça n'est peut-être pas flagrant, mais l'influence de Houellebecq est importante sur mon dernier livre. C'est un auteur que j'admire et je me disais récemment à son propos qu'un grand écrivain, c'est aussi quelqu'un qui limite le champs des autres. Maintenant, quand tu écris des pages sur la misère sexuelle ou sur l'errance, comme il y en a dans ce livre, c'est plus difficile parceque Houellebecque l'a fait et du coup, il y a toujours le risque de faire du sous-Houellebecque". Si l'écueil est largement évité, reste que l'influence de Houellebecque est symptomatique d'une évolution progressive dans l'écriture de Foenkinos. "Alors que mon premier roman était totalement fou, j'essaie depuis j'essaie depuis d'ancrer mes fictions dans la réalité. J'arrive à une autre étape de la création et j'aspire maintenant à la comédie dramatique. Comme Woody Allen qui a fait des premiers films potaches avant de passer d'un coup à la comédie dramatique, type Manhattan ou Annie Hall. Il a réussi à garder l'humour tout en étant totalement ancré dans le couple et les névroses ».

Un petit côté Woody qu'on retrouve jusque dans son rapport aux femmes. Car lorsqu'on lui demande si le fait d'être un auteur estampillé Gallimard lui vaut d'être courtisé, amusé, il s'avoue « un peu déçu. Les gens pensent que ça suscite des fantasmes et il est vrai que ça ouvre des possibilités mais je n'ai encore jamais rencontré de fille qui me dise “J'ai adoré vos livres, j'ai envie de coucher avec vous”. C'est d'ailleurs pour ça que je fais du cinéma ! » 

Qui se souvient de David Foenkinos ? 
David Foenkinos
Gallimard, 180p., 16,90 €


Par Aurélie Champagne

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Commentaires

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