Portrait
Transfuge n°16 / Mai 2007
Le Divân
Hâfez De Chiraz
De tout temps, Hâfez a été le poète le plus populaire de l'Iran. Son recueil de poèmes, Le Divân, est à découvrir dans une nouvelle traduction française, la plus complète et la mieux documentée à ce jour.
« Je possède un joyau, je cherche un connaisseur. » Une phrase lapidaire qui pourrait résumer un de ces destins extraordinaires de poètes devenus emblèmes d'une culture et d'une nation.
Il est question de Chams al-Dîn Mohammad de Chiraz, plus connu sous son nom de plume, Hâfez (littéralement « gardien » de la sainte parole). Le pays, c'est la Perse antique, où poésie peut devenir synonyme de religion. Son surnom, Hâfez le doit à sa mémoire. Phénoménale... Grâce à elle, il savait réciter le Coran dans ses quatorze versions reconnues dans le monde musulman. Mais en Perse, pays des roses et des jardins, le maître de Chiraz est connu surtout pour son recueil de poèmes lyriques, les « ghazals », réunis en un seul volume : Le Divân.
C'est dans ce livre-là que réside le secret de l'immortalité de Chams al-Dîn Mohammad. Un volume de près de cinq cents poèmes composés sur une cinquantaine d'années. L'oeuvre d'une vie. À raison d'une dizaine de ghazals seulement par an ! Un phénomène comme on n'en découvre que dans un espace-temps lointain où les maîtres de l'art et de la pensée vivaient comme des ermites, des sages élus par le destin, voire des... prophètes.
Car c'est bien de religion qu'il s'agit. Pour les Iraniens, Hâfez fut et reste un homme saint. Il n'est que de se rendre sur son mausolée, dans sa chère ville de Chiraz, à 935 kilomètres au sud-ouest de Téhéran. Les familles, les groupes de jeunes adolescents ou bien les amoureux se rendent à l'édifice pour prier sur sa pierre tombale, réciter ses ghazals ou encore... l'interroger sur l'avenir.
Car l'Iranien de la rue ou le fin lettré s'adressent à Hâfez comme on le ferait à une âme immortelle détenant les clés de son destin. Pas une seule famille iranienne qui n'ait son Divân. Un livre qui recèle l'essence de toute chose : la vie, l'amour, l'au-delà, la quête de cet Autre mille fois évoqué d'un bout à l'autre des ghazals. C'est un psautier, un livre d'augures, une bible culturelle et poétique où chaque composition répond à un nombre d'or de la beauté formelle.
Une alchimie de l'humain et du sacré
« Je possède un joyau, je cherche un connaisseur »... Alchimiste du verbe, Hâfez a pris son temps pour élaborer cette oeuvre à nulle autre pareille. Dans l'introduction à sa traduction du Divân, Charles-Henri de Fouchécour, qui cite ce vers tiré du ghazal n° 373, raconte que le poète devait être « lui-même fasciné par ce qui lui arrivait ». Objet d'un ravissement perpétuel, il ne pouvait que devenir une sorte de relais mystique entre les hommes de chair et de sang - pour qui il écrit - et cet « Aimé » dont les commentateurs n'ont toujours pas cessé de faire le tour. Tiraillé entre humain et sacré, voici un homme au verbe simple et direct en qui cohabitèrent le souci de l'autre et la quintessence d'une tradition culturelle « qui traversa trois mondes antérieurs, depuis le culte de Mithra », l'Apollon des Scythes, évoqué en son temps par Hérodote et qui peuplèrent l'Asie centrale depuis le iiie siècle av. J.-C...
Mais la simplicité poétique qui met les ghazals à la portée du lecteur persanophone le plus simple est bien ce qui pose problème à la traduction...
« Traduire Hâfez c'est comme pénétrer dans un sanctuaire, confesse Charles-Henri de Fouchécour. On enlève ses chaussures et on devient tout autre lors de cette entrée à l'intérieur de l'âme iranienne. » Le chercheur n'a passé, il le reconnaît, « que seize ans à s'essayer à ce regard ». Les maîtres iraniens, eux, passent leur vie à tenter de comprendre Hâfez.
Comment, en effet, démêler la complexité dans une épure ? L'or est un métal parfait ayant subi un tel nombre de transmutations que l'on ignore tout de ses origines.
Mais de quoi parlent les ghazals, avec cette langue si séduisante qui transporte les amoureux, les mystiques épris d'absolu ou les... libertins ? L'amour y règne en maître. Il donne rendez-vous au poète dans la « taverne ». On rappellera que ce mot trouve sa racine dans le latin tabernaculum : le « tabernacle ». Un clin d'oeil à la demeure sacrée tant convoitée par l'homme affranchi de l'ascèse affichée et hypocrite de son temps. Une odeur de sainteté mêlée de soufre imprègne les pages du ghazal. En définitive, chacun y trouve son compte, et chacun le veut dans son camp.
Un défi structurel à la traduction
Pour le croyant, l'Aimé dont il est tant question dans le Divân est un Autre divin. Le vin versé par l'échanson est le savoir mystique contenu dans la coupe spirituelle de la connaissance. En réalité, Hâfez est un peu ce que l'on veut qu'il soit. Il pourrait être Villon ou Ronsard. Il pourrait être Abélard aussi, en brillant théologien. Certains voient en lui un mystique total et flamboyant, d'autres un libertin raffiné qui a su « surfer » sur toutes les vagues politiques, religieuses et sociales de l'époque, entre tyrans despotiques et monarques éclairés protecteurs des arts, police des moeurs ou sectes éperdues d'autocontemplation.
Une certitude : il n'y a pas pour lui, dans la divine poésie du Divân, ce rapport exclusif entre le « je » et le « Il » propre aux penseurs soufis. Chez Hâfez, l'autre, l'humain, est incontestablement présent. Ce qui fait son succès, pour les siècles des siècles.
Né au xive siècle, Hâfez connaissait naturellement le Masnavi de Mawlânâ Jalâl al-Dîn Roumi, de un siècle son aîné. Ce dernier, maître de la confrérie des derviches tourneurs, enseigne une sorte de ravissement - à travers la danse notamment - pour se rapprocher de l'essence des choses. Mais quelle différence dans l'expression ! Là où tout est symbole et parabole dans le Masnavi, le Divân plonge le lecteur dans le quotidien de l'humaine condition et notre compréhension puise dans la matière même de ce quotidien.
Certains commentateurs de son oeuvre ont persisté à voir en lui un libertin. Le traducteur rétorque que Hâfez était un homme intégré dans sa société avec un rang à tenir, un protégé de la cour des sultans. Parfait musulman de surcroît. On le voit mal, selon Charles-Henri de Fouchécour, menant toute une existence de débauche. Or la poésie de Hâfez déroute autant qu'elle charme. Impossible de faire la part du sacré et du profane. Elle parle en termes limpides mais son récit est à sens multiples. Ajoutez à cela la concision d'une langue, le persan, où se confondent les genres et les nombres et dans laquelle des mots de tous les jours sont porteurs de significations les plus complexes.
Mais les ghazals, avant tout, « donnent du sens » à la vie. Appels à l'échanson, soumission à l'Aimé, diatribes contre l'hypocrisie des cheikhs et des mystiques, leur verbe est « mordant, jubilatoire même ». Le lecteur éprouve à les lire la même ivresse qui anima Hâfez il y a douze siècles de cela. Ce familier des vérités de ce monde et de l'autre en aurait pressé, dans son recueil, la quintessence rythmée et rimée, en un hallucinant exercice d'équilibre.
Qui fait dire aussi qu'il serait folie de tenter de les traduire dans une autre langue, le français, structurellement si éloigné de la sienne. C'est chose faite, néanmoins, et on ne saurait tarder à pénétrer, à présent, dans le fameux sanctuaire.
Reza A. Naderi
Hâfez de Chiraz, Le Divân, Œuvre lyrique d'un spirituel en Perse au xive siècle. Introduction, traduction du persan et commentaires de Charles-Henri de Fouchécour, Éd. Verdier/Poche, 2006, 1 274 p., 25 euros.
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Commentaires
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