Oubliés du Shtetl (Les)

Y. L. Peretz

Maison d'édition : Plon, Terre Humaine

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En 1884, le banquier et entrepreneur de chemins de fer Jan Gottlieb Bloch, connu en Occident sous le nom de Jean de Bloch, Juif natif de Radom converti au protestantisme, fonde un institut de recherche à Varsovie. Ce philanthrope, reçu à la cour du tsar, est un partisan de l'assimilation totale des Juifs de l'Empire russe. Espérant entraver l'application en Pologne des lois de mai 1882, promulguées au lendemain de l'attentat contre Alexandre II, Bloch décide de financer une enquête sur la situation économique et morale des Juifs dans la Pologne du Congrès. Ces lois imputent la responsabilité de la vague de pogroms qui a touché plus de cinquante localités aux Juifs eux–mêmes, et limitent drastiquement leurs droits dans la « Zone de résidence », dont la superficie est réduite.
Bloch désigne deux collaborateurs pour diriger son bureau de statistiques dans la capitale polonaise. Il espère prouver au terme de l'enquête que les Juifs contribuent au progrès économique et à la prospérité de l'Empire, et circonvenir(attention, sens de « berner, abuser ») le développement d'un antisémitisme virulent et le rejet total des trois millions de Juifs, accusés de parasitisme économique, bien que partiellement émancipés depuis 1862. Des enquêteurs vont mener une expédition dans les shtetlekhs(vérifier ortho., je ne trouve pas le mot dans dico., et à unifier avec p. 4) de Pologne, où règne une misère atroce.
Parmi eux, Itzhak Leybush Peretz, un avocat né à Zamosc en 1852, qui deviendra l'un des trois grands auteurs classiques de la littérature yiddish. Bien que dépourvu de toute compétence, on l'a choisi pour sillonner les cantons de Zamosc et de Tomaszow, car le yiddish est sa langue maternelle, et il a acquis une parfaite maîtrise de l'hébreu pendant son instruction religieuse. Il parle également le russe et le polonais.
Peretz accepte ce travail parce que, victime d'une plainte anonyme, il s'est vu interdire l'exercice de sa profession, et a dû abandonner son cabinet de conseiller juridique à Zamosc. Auparavant, il avait échoué dans la distillation de l'alcool.
Le pogrom survenu dans la capitale en 1881 a fortement entamé ses espoirs de jeunesse quant à l'insertion des Juifs au sein de la nation polonaise, et il n'a rien oublié lorsqu'il entreprend son enquête trois ans plus tard. Une autre raison a favorisé sa décision de retourner sur les lieux de son enfance : il est devenu le porte–drapeau du cercle folkloriste juif, et croit à la renaissance des Juifs au sein de l'Empire, malgré la détérioration catastrophique de leurs conditions d'existence.
Partagé entre la fidélité au monde des origines et le désir de vivre dans la modernité, il abandonne la lévite, coupe ses payes et s'habille comme un « Allemand ». Il porte une casquette, et un veston court. Sa grosse moustache ne laisse pas de provoquer méfiance et incrédulité. Autre raison de participer à l'enquête, son intérêt passionné pour les petites gens depuis sa plus tendre enfance, partagée entre Zamosc et Shebreshin, où son père l'a envoyé étudier le Talmud chez Reb Pinskhosl après qu'il se fut montré rebelle au heder, ainsi qu'il le racontera dans son autobiographie, Mayne zikhroynès(à unifier p.5).
Tout petit, il a été confié à une vieille paysanne décharnée : « Elle avait de petits yeux paisibles mais toujours baignés de larmes car elle était à moitié abrutie par la boisson », écrit–il dans ses Mémoires. Son père, marchand de bois, était constamment en voyage, tandis que sa mère tenait une boutique. La vieille Polonaise lui racontait des histoires sur « l'Ange de la Mort des chrétiens », les animaux de la ferme, les sangliers, les lièvres, les chiens, les loups, les renards.
À Zamosc, le rabbinat et la communauté appartiennent au camp des mitnatgdim, adversaires des piétistes hassidim. Mais chacun vaque tranquillement à ses occupations.
Le jeune Leybush ne supportant aucun de ses maîtres, ses parents le laissent étudier selon son bon plaisir. Il lit d'abord Le Guide des égarés de Maimonide. Autodidacte, il construit sa culture en dévorant, sans ordre ni méthode, tous les livres entreposés dans l'unique bibliothèque de la ville, dont le propriétaire lui a confié la grande clef rouillée. Il découvre qu'en dehors de la Torah et du Talmud, il ne sait rien. Il lit jusqu'au vertige, en polonais et en allemand, les oeuvres d'Alexandre Dumas, Eugène Sue, Victor Hugo, les écrits du philosophe allemand von Hartmann, ceux du biologiste Carl Vogt, le code Napoléon, l'Histoire de la civilisation anglaise de Buckle, et de nombreux ouvrages scientifiques. C'est aussi en traduction polonaise qu'il prend connaissance des oeuvres de Mendelè Moykher Sforim, le grand–père de la littérature yiddish moderne. Dans les romans, les descriptions l'ennuient, les dialogues le passionnent. Il commence à écrire en hébreu et en polonais, mais publie en 1888 Monish, son premier poème écrit en yiddish. Il se lance dans la publication des Yomtov–bletlekh (Feuillets pour jours de fête), où il témoigne encore de son affection pour le petit peuple, et s'indigne de la condition faite aux femmes. La gendarmerie tsariste perquisitionne son appartement en 1895. Quatre ans plus tard, il est arrêté à l'issue d'une réunion socialiste et passe trois mois au pavillon X de la citadelle de Varsovie, où Rosa Luxembourg sera incarcérée en 1906. Les prisonniers politiques juifs lisent son recueil Yidishe bibliotek en prison. Pendant la Première Guerre mondiale, Peretz organise des soupes populaires et s'implique dans la gestion d'un orphelinat à Varsovie.
Arrivé sur les lieux de son enquête avec un questionnaire précis, il se rend compte qu'il n'a aucune chance de réussir s'il s'en tient au protocole établi à Varsovie. Les Juifs du shtetl refusent de lui donner tout renseignement démographique par peur de la conscription, et toute information sur leurs activités commerciales parce que la plupart d'entre eux exercent sans patente. Ces dialogues de sourds vont inspirer Bilder fun a provints–raïze (Tableaux d'un voyage en province) en 1891, récits de voyage « au pays du pogrom », qu'il publiera dans l'almanach littéraire dont il était l'éditeur, et dont seulement trois numéros allaient paraître :
« Reprenons, quel est votre métier ?
– Qui a donc un métier ?
– Mais de quoi vivez–vous ?
– Ah, c'est de cela dont vous parlez ? Eh bien, on vit…
– Mais de quoi ?
– De l'aide de Dieu ! Quand il donne, on a !
– Mais enfin, il ne vous envoie rien du ciel !
– Si, si, il envoie ! »
Définitivement installé à Varsovie en 1890, Peretz obtient un emploi de gratte–papier auprès de la communauté juive, qui lui laisse tout loisir de s'adonner à la littérature. Son enthousiasme pour le socialisme s'est refroidi. Il rédige des pages prophétiques en 1906, sous le titre Espoir et crainte. « Mon coeur est avec vous, écrit–il, et pourtant, je vous crains. J'ai peur des opprimés qui triomphent, ils peuvent devenir des oppresseurs et chaque oppresseur offense l'esprit humain… » Désespéré, il écrit La Chaîne d'or, un drame sur le déclin du mouvement hassidique, puis une pièce tragique, La Nuit sur le vieux marché.
Deux ans avant sa mort, il rédige ses mémoires, Maïne zikhroïnes, qui entraînent le lecteur vers ses années d'enfance et de jeunesse.
En 1915, pas un seul journal polonais ne consacra une ligne aux funérailles de Peretz, alors que cent mille Juifs silencieux accompagnèrent sa dépouille mortelle jusqu'à sa tombe. Ce furent des funérailles grandioses, sans pompe ni discours. Un cortège immense, sans fleurs, sans ordre. « On n'apercevait que la civière recouverte d'un drap noir sur laquelle reposait le cercueil du mort, hissé sur des épaules anonymes », écrivit P. Katz dans le journal yiddish Vilner Vokh.

Par : Myriam Anissimov

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