Samedi
Ian McEwan
Maison d'édition : Gallimard
Trois heures du matin. Sans raison aucune, Henry Perrowne se lève et va à la fenêtre. Une boule de feu traverse le ciel et disparaît derrière la Post Office Tower. Nouvel attentat contre la civilisation occidentale ou vision extralucide ? Henry devra attendre le flash d'infos de quatre heures pour avoir la réponse. Une grande ville comme Londres produit des insomniaques en quantité. Parmi tant de millions d'habitants, certains regardent forcément par la fenêtre au lieu de dormir. Henry est plutôt bien placé pour savoir ce que peut bien tramer un cortex humain : il est neurochirurgien. Pour lui, une large part des rapports humains se joue au niveau moléculaire. Exemple, les deux infirmières qu'ils voient de sa fenêtre sont « deux bipèdes dont les réseaux de neurones aux innombrables ramifications s'enfoncent dans les profondeurs d'une boîte crânienne remplie de fibres, de filaments tièdes entourés du halo visible de la conscience. » De ses mains gantées de latex, Henry plonge quotidiennement dans les replis du cerveau humain pour en extraire des tumeurs. Il en tire plutôt satisfaction. Rien ne lui plaît tant que de pousser les portes battantes du bloc opératoire et de descendre à l'étage inférieur « tel un dieu, un ange portant la bonne nouvelle, la vie et non la mort. » Aussi, en ce samedi où Henry est à sa fenêtre en pleine nuit, dans la torpeur de son demi–sommeil, il se perd dans les méandres de sa pensée, de sa mémoire, de l'écoulement des secondes et de l'état du monde. Plus tard, en se rendant à sa séance de squash, un banal accrochage en voiture fera prendre un autre cours à sa journée. Sans compter que c'est ce jour–là – on est en hiver 2003 – qu'ont choisi des milliers de manifestants pour beugler leur hostilité à Blair et à sa guerre en Irak. Henry, lui, ne sait trop de quel côté pencher. Son opinion ? Selon lui, la plupart des manifestants se sont à peine émus des massacres dans le Kurdistan irakien ou dans le Sud chiite. « Mais ils ont sûrement de bonnes raisons de manifester, parmi lesquelles le souci de leur propre sécurité. » Peu à peu, la honte et la gêne jettent une ombre sur l'humeur du médecin. L'envahit alors l'étrange sentiment que les rues calmes et tolérantes qu'il est en train de parcourir ne seront plus jamais comme avant. Tout peut à tout moment être englouti par le nouvel ordre mondial, l'ennemi tentaculaire, organisé, meurtrier. Les questions se bousculent : pour la destitution du tyran ou contre le bombardement des civils ? Le discours de Blair à la radio le convainc. Dommage, l'argument qui tue vient trop tard : « Le nombre de manifestants à Londres aujourd'hui n'atteint pas celui des morts sous le régime de Saddam. » Ses certitudes volent en éclats, son indépendance d'esprit se fait la malle. D'autant que le soir même de ce fameux samedi noir, sa fille Daisy, de retour de Paris où elle vit, l'attaquera frontalement, le traitant de « belliciste ». « C'est vraiment comme ça quand on vieillit ? On trouve que la mort ne vient pas assez vite ? », lance–t–elle, perfide, à son père. Henry est frappé au coeur. Car ce livre, au–delà de la question de la guerre en Irak, qu'il soulève sans complaisance, regardant dans le blanc des yeux le désarroi contemporain, pose surtout celle du « toi que voilà qu'as–tu fait de ta jeunesse ? » Quels ont été les choix de vie de Henry, neurochirurgien épanoui dans son art et dans sa famille ? Pourquoi se prend–il soudain à envier la liberté de son fils de 18 ans qui a fait fi des brillantes études, préférant opter pour une carrière de bluesman ? Et Henry de constater, amer, qu'il n'a même plus honte de sa voiture, une Mercedes 500 avec sièges en cuir crème – excusez du peu. Des mois durant, il avait pourtant conduit presque en s'excusant, veillant à laisser un espace suffisant aux bagnoles bon marché. On tient là le principal intérêt du livre, une introspection toujours fine, parfois cruelle, une plongée dans la conscience sans aucune complaisance. Le monde tel qu'il va ressemble au square en bas de chez Henry, où les gens aiment à faire des scènes. Car notre époque, comme l'Antiquité, a besoin de scènes tragiques.
Par : Fabienne Jacob
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Commentaires
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