Kaputt
Curzio Malaparte
Maison d'édition : Denoël
Quand le livre, rédigé entre 1941 et 1943 (selon ses dires) ou achevé début 1944 (plus vraisemblablement), paraît au lendemain du conflit, il suscite autant de scandale que d'éloges. Car ce récit sur la guerre, par un témoin direct, ne se soucie guère d'authenticité historique. La personnalité de Malaparte, en outre, est trouble aux yeux de beaucoup, dans une après–guerre propice aux règlements de compte et aux mauvais procès. Aventurier bravache, séduisant et un brin mégalomane, Malaparte s'était précocement inscrit au parti fasciste (même s'il fut aussi de temps en temps antifasciste car l'homme fut opportuniste). Il n'en reste pas moins qu'il en fut exclu au début des années 30, condamné un temps à la prison et à la relégation aux îles Lipari, suite notamment à des propos insolents vis–à–vis d'un ministre. Ce qui ne l'empêcha ni de fonder une revue inscrite dans la mouvance fasciste en 1937, ni d'être envoyé comme correspondant de guerre en 1941 sur les fronts de l'Est : Finlande, Roumanie, Pologne, Ukraine. Mobilisé en 1940, il combattit alors sur le front des Alpes. À la libération, suspecté de s'être compromis avec le régime de Mussolini, il fit également un bref séjour en prison, avant d'en sortir, grâce à de notoires amitiés antifascistes…
Malaparte construit son récit en alternant avec un grand sens du rythme scènes frappantes et propos plus théoriques, dialogues ironiques et descriptions crépusculaires, au sein de six parties successives. Le fil conducteur de ces enchevêtrements perpétuels ? Malaparte lui–même, constamment mis en scène. Ce n'est guère un hasard si, de tous les écrivains, celui dont il disait se sentir le plus proche était l'auteur des Mémoires d'outre–tombe. « Je retrouve dans l'imagination de Chateaubriand, dans son ironie, dans son romanesque, dans son sentiment de la nature, dans son goût des hommes (…), dans son penchant à participer personnellement aux événements de l'histoire, à se mêler aux faits de son temps, je retrouve mes goûts, mes esprits, mes sentiments, mes penchants. »
Kaputt, c'est d'abord l'histoire d'un Malaparte, témoin impuissant d'exactions en tout genre. Il parcourt le ghetto de Varsovie flanqué d'un agent de la Gestapo et ne peut rien pour sa « lugubre population apeurée et déguenillée ». Il rencontre des jeunes filles juives prostituées de force et promises au peloton d'exécution et ne peut que les laisser aller vers la mort. Face au mal, l'auteur de Kaputt est sans réaction. « Nous ne savons plus agir, nous ne savons plus prendre aucune responsabilité, après vingt ans d'esclavage. Moi aussi, comme tous les Italiens, j'ai l'épine dorsale brisée. »
Il est passif, voire ambigu, Malaparte. Citoyen italien, il est un allié de l'Allemagne nazie. Le narrateur de Kaputt n'est certes pas au nombre des bourreaux, comme le sera celui des récentes Bienveillantes de Jonathan Littell – ce dernier dans une veine romanesque explicitement revendiquée. Mais il se situe vis–à–vis d'eux dans une proximité dérangeante. Il y a par exemple sa répulsion/fascination à l'égard du Generalgouverneur Frank, « roi allemand de Pologne », monstre cultivé.
Malaparte est un esthète égaré dans la tourmente : sa vision de la guerre est toujours une réinterprétation, passée au filtre de sa vaste culture. Il ne peut entrer dans une maison close sans songer à Pascin, voir des soldats russes sans évoquer ceux de Tolstoï. Les circonvolutions élégantes de ses phrases doivent davantage aux raffinements stylistiques d'un D'Annunzio ou d'un Proust qu'aux récits de guerre qui l'ont précédé. Il va jusqu'à intituler le premier de ses chapitres « Du côté de Guermantes »… Son écriture est poétique et incantatoire, martelant obsessionnellement certains constats déchirants ou atroces.
Ce récit délaisse les scènes de combats au profit des débats d'idées, ce qui en fait un livre de guerre bien original. Les scènes de salon s'y succèdent, donnant l'occasion à Malaparte de mettre en avant ses points de vue sur les différents peuples : son admiration pour le courage slave, sa méfiance vis–à–vis de l'Allemagne, en particulier. Les Allemands, écrit–il, « ont peur de tout ce qui vit, de tout ce qui vit en dehors d'eux – et aussi de tout ce qui est différent d'eux. Le mal dont ils souffrent est mystérieux. Ils ont peur par–dessus tout des êtres faibles, des hommes désarmés, des malades, des enfants. Ils ont peur des vieillards. »
Kaputt analyse le naufrage d'une civilisation : la décadence européenne est au coeur du livre et sera également l'un des grands thèmes de La Peau, situé dans le Naples des lendemains de la guerre. Malaparte est par excellence, lui qui est né Kurt Erich Suckert d'un père allemand et d'une mère lombarde, le représentant d'une Europe en crise. « Aucun mot mieux que cette dure et quasi mystérieuse expression allemande : “Kaputt”, qui signifie littéralement : brisé, fini, réduit en miettes, perdu, ne saurait mieux indiquer ce que nous sommes, ce qu'est l'Europe, dorénavant : un amoncellement de ruines. »
Pour autant, les ambitions théoriques de Malaparte se doublent d'une perception des événements souvent plus visionnaire que réaliste. Il multiplie les scènes spectaculaires et cauchemardesques, imaginées comme autant de tableaux très visuels. À l'image, notamment, des chevaux de l'artillerie soviétique pris par centaines dans un lac gelé, dont les seules têtes émergent de la glace. « La scène semblait peinte par Bosch », écrit–il, et le récit devient mythique.
Il y a en effet dans Kaputt une atmosphère violente et morbide de fin du monde. Le corps humain est disloqué, mis en lambeaux : yeux, membres, visages sont ravalés au rang de masses informes, illisibles. Dans sa splendeur malmenée, la nature est omniprésente, à la fois contrepoint et horizon possible. Malaparte est sensible à la beauté des paysages, attentif aux terreurs des animaux pris d'effroi. Les bêtes, par ailleurs l'objet de son affection de toujours, donne l'occasion à Malaparte de créer certaines scènes tragi–comiques : ne croise–t–il pas des Norvégiens dont l'inquiétude sur les conséquences du conflit se concentre sur la fuite des saumons vers d'autres eaux ?
Kaputt peut se lire comme la trajectoire très personnelle d'un retour à la vie. Ce voyage aux enfers s'achève à Naples, dont l'effervescence semble synonyme d'espoir. Comme si, s'étant égaré parmi les spectres, Malaparte avait su néanmoins ne pas se perdre tout à fait lui–même. « Que sont–ils devenus tous mes amis, tous nos amis ? » écrit–il à Daniel Halévy, dans une lettre datée de juin 1946 accompagnant l'envoi de Kaputt. « Plusieurs sont morts, d'autres ont perdu leur âme. J'ai assisté moi–même à d'innombrables naufrages, non seulement en Italie, mais partout en Europe. Pour ce qui me concerne, je suis vivant, et je n'ai pas perdu mon âme. »
Il a raison, le préfacier Dominique Fernandez, d'écrire que plus personne ne lit les récits de guerre vieillis comme Les Croix de bois de Dorgelès, Le Feu d'Henry Barbusse, Vie des martyrs de Georges Duhamel ! Alors que le Voyage, le Nord de Céline, et le Kaputt de Malaparte ont quelque chose d'indémodable, de moderne, qui relève du chef–d'oeuvre. La langue, sûrement.
Par : Sophie Pujas
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Commentaires
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