Ce Qui A Dévoré Nos Coeurs
Louise Erdrich
Maison d'édition : Albin Michel
Pour commencer, pourriez–vous me parler de vos origines et de l'endroit où vous avez grandi ?
J'ai grandi dans une petite ville des grandes plaines du Dakota du Nord et mes parents étaient enseignants à l'école indienne de Wahpeton. Je passais mon temps libre dans la réserve, avec mes grands–parents ojibwe qui vivaient sur une parcelle de terre constituée entièrement de bois et de marais, ainsi qu'avec mes grands–parents allemands qui tenaient une boucherie. Les Français et les Ojibwe semblaient faits pour s'entendre : de nombreux voyageurs ont trouvé leur épouse dans des familles ojibwe, dans lesquelles on parlait un dialecte ojibwe. J'ai grandi en l'entendant parler, mais j'ai étudié principalement l'Ojibwemowin, la langue ojibwe.
Pouvez–vous me parler du tambour, dont il est question dans votre roman ? Comment avez–vous commencé à vous intéresser à cet instrument ? Croyez–vous en ses pouvoirs de guérison ?
J'aime la musique de toutes les tribus, et le tambour se trouve, la plupart du temps, au centre de la musique. Le tambour ojibwe représente cependant quelque chose de plus qu'un simple instrument de musique : il s'agit d'un être vivant. Depuis mon premier po wow, toute petite, j'ai le sentiment que le tambour est fait pour se rapprocher du coeur humain. J'ai été très émue par la présence de beaux tambours. Je possède un tambourin qui répond aux changements du temps, du climat, en « résonnant ». Le tambour a donc pour moi une grande signification. En ce qui concerne les pouvoirs de guérison, je pense que si l'on trouve du réconfort au son et à la présence du tambour, il peut guérir. La capacité de guérison provient des personnes qui préservent et aiment le tambour. On donne au tambour son pouvoir, et vice versa.
Dans ce roman, vous traitez le personnage de Kit, qui voudrait devenir indien, avec sarcasme.
J'ai voulu être gentiment ironique avec ce personnage, car en réalité, j'éprouve un grand respect pour la plupart des gens qui se cherchent. Mais en même temps, les Blancs se sont approprié la terre des Indiens, leur culture, leur langue et leur philosophie sous sa forme la plus pure. Ils ont pris leurs enfants, leurs anciens, leurs possessions et maintenant ils voudraient, en plus, leur spiritualité indienne ? Franchement… Ce n'est pas facile d'être « proche » de la nature. Il faut souffrir pour cela.
Certains critiques vous ont cependant accusée d'être « plus intéressée par la technique postmoderne » que par les problèmes politiques que subissent les Indiens…
Je n'en étais pas consciente, mais quoi qu'il en soit, ces critiques sont peut–être fondées. Utiliser l'écriture romanesque à des fins politiques peut avoir des conséquences désastreuses. Se souvient–on, par hasard, du roman maoïste ? Tout choix que je fais est politique, dans la mesure où je m'intéresse plus aux employés maltraités de Sam Walton qu'à la détresse existentielle du directeur de l'entreprise, écrasé par ses millions.
Vous mentionnez, dans ce roman, la guerre du Golfe et les dégâts physiques et psychologiques qu'elle a causés. Quel est votre point de vue sur la guerre en Irak et sur l'administration Bush ?
Ces sujets ne m'inspirent que du dégoût. Il était évident que George Bush, Dick Cheney, Condoleeza Rice, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz nous mentaient purement et simplement sur le sujet de l'invasion de l'Irak. Même Colin Powell s'est humilié. Le monde entier était opposé à la guerre, mais après les attentats du 11 septembre, les États–Unis sont soudainement devenus une petite ville apeurée et xénophobe. C'est ce qui arrive quand des personnes lâches et ignorantes quant au sujet de la guerre (Bush et Cheney ont trouvé le moyen d'éviter d'aller au Vietnam et d'en tirer profit, plutôt que d'y mourir) sont responsables des décisions militaires. La première victime américaine fut une femme de la tribu Hopi, mère d'un enfant de quatre ans. Je me demande si nous allons un jour nous remettre de ces horribles images de torture et de l'étrange sadisme de la part de citoyens américains, à Abou Ghraib. Vous voyez, mieux vaut ne pas commencer à m'interroger sur la question, mon cher…
Les thèmes de la mort et du deuil, ainsi que celui de la souffrance à laquelle sont confrontés les enfants, sont centraux dans ce dernier roman.
Écrire est une manière futile de s'éloigner de la mort. J'ai des sentiments très forts sur la question, car mon mari a choisi la mort. Il s'est suicidé en 1997. Je l'aimais depuis très longtemps – je l'avais rencontré en 1972 et nous nous sommes mariés en 1981. Au fil du temps, je l'ai vu sombrer dans les profondeurs de la dépression. J'ai eu la meilleure enfance imaginable, mais ce n'est pas le cas pour la plupart des enfants. Mes propres enfants ont immensément souffert du fait d'avoir perdu leur père. Nos histoires privées peuvent nous déboussoler ou alors nous conduire lentement vers une plus profonde compréhension du monde. Je suis convaincue que mes filles ont plus de compassion aujourd'hui parce qu'elles comprennent qu'elles ont perdu un être cher – j'aurais bien entendu préféré que ni elles ni personne d'autre n'ait à vivre cela.
Vous considérez–vous comme un écrivain féministe ?
Bien sûr que je suis féministe ; mais pas un écrivain féministe. Comme je vous l'ai dit, je ne laisse pas la politique dicter sa vérité dans mes livres.
Quel genre de romans lisez–vous ?
Je suis une lectrice qui lit sans faire beaucoup de discrimination, et je suis la propriétaire d'une librairie, ce qui fait que je vois ce qui paraît et doit pouvoir en parler à mes lecteurs. Je lis aussi les livres que me donnent mes filles (ces derniers temps, il s'agit de science–fiction). Mockingbird, et tous les autres titres de Walter Tevis. The Left Hand of Darkness, The Lathe of Heaven, tout ce qu'Ursula LeGuin a pu écrire.
Quels sont les écrivains qui vous ont influencée ?
Flannery O'Connor, Isak Dinesen, Flann O'Brien, Angela Carter, Ernest Hemingway, Jean Rhys.
En lisant Ce qui a dévoré nos coeurs, je pensais à London…
C'est amusant que vous me parliez de lui, parce que le premier livre de « grande » que j'ai lu, c'était justement Croc–Blanc. Oui, mon premier amour : Jack London.
Sur quoi travaillez–vous en ce moment ?
Je suis en train de finir un livre qui s'appelle La Peste des colombes. Certaines parties sont publiées, depuis plusieurs années, sous forme de nouvelles dans le New Yorker. Un chapitre, qui s'intitule Démolition, a été publié dans le numéro de décembre. Le livre débute avec tous les éléments habituels : des abeilles, des colombes et un premier baiser qui vous rend esclave.
Par : Alexandre Thiltges
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Commentaires
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