Pardon mère

Jacques Chessex

Maison d'édition : Grasset

La grâce, en quelque sorte. On cherche en vain une autre explication… 74 ans, 53 livres, romans, poèmes, essais, nouvelles, un prix Goncourt, et il continue à étonner… Né en 1934 à Payerne, en Suisse, Jacques Chessex publie en ce début d'année trois ouvrages dans lesquels il déjoue tous les pièges, évite toutes les ornières que la vie et la littérature peuvent tendre. Il va « de l'avant », appliquant la devise de sa mère, Lucienne Vallotton, à laquelle il consacre un livre bouleversant, Pardon mère. Après Le Livre de ma mère d'Albert Cohen, il semblait impossible à tous les fils ingrats – ou du moins se percevant comme tel – d'écrire sur ce sujet. Jacques Chessex a magnifiquement relevé le défi. Sans pathos ni complaisance. En 200 pages lumineuses et poignantes, il ré–enfante celle qui l'a enfanté, lui dit enfin son amour, ses regrets, sa reconnaissance, solde sa dette. Lucienne Vallotton, disparue en 2001, incarnait la droiture, l'humilité et la volonté. Issue d'une famille protestante de Vallorbe, parente éloignée du peintre Félix Vallotton, elle avait hérité de ses ancêtres « la ténacité, la dignité, l'intelligence pratique, le goût viscéral de la terre et de la matière ». Jacques Chessex, qui se dit « jeune orphelin », pensait avoir le temps de s'adresser à sa mère. « Longtemps j'ai eu le temps », annonce–t–il dans la première phrase de son texte. « Je me disais je lui parlerai demain, dans un mois, dans une année, et je le faisais pas – jusqu'au jour où il a été trop tard. La question du temps est au centre de ce livre où j'ai poussé aussi loin que possible la réflexion sur la filiation. » Pardon mère se lit comme un requiem, mais peut–être aussi comme une lettre, une prière, l'adresse à un être paradoxalement vivant dans le temps de l'écriture, comme de la lecture. Lucienne Vallotton a choisi d'être incinérée. Ses cendres, selon ses voeux, ont été dispersées dans le jardin du souvenir du cimetière de Lausanne. Écrire sur cette femme, pour Jacques Chessex, revient à offrir à sa mère sous forme de livre – « un petit tas de feuilles précaire » – le tombeau qu'elle n'aura pas. C'est aussi, et peut–être surtout, comme il l'exprime dans le cours du texte, rendre justice : « La première raison de ce livre est de rétablir ta part, de réparer l'injustice dont t'a blessée mon père ».
Pierre Chessex bouleverse le destin de sa famille, infléchit la vie et l'oeuvre de son fils lorsque, le 14 avril 1956, il se tire une balle dans la tête. Ce suicide est l'aboutissement d'un long processus (auto)destructeur. Enseignant (il dirige alors un grand collège de Lausanne), latiniste, topographe, amoureux d'étymologie, Pierre Chessex multiplie les conquêtes féminines, jusqu'à l'irréparable : il est dénoncé pour avoir eu des relations avec une élève, et on fait pression pour qu'il démissionne. Comment supporter une telle indignité ? L'issue sera fatale. « C'était un aventurier–né, explique Jacques Chessex. Il se ruait dans des combines inextricables. En tant qu'enseignant, notable, il prenait des risques excessifs et parfois vertigineux, poussé par une pulsion d'autodestruction et de défi au monde : “je suis capable de…”. J'ai ça dans mon écriture, mais il m'a appris à ne pas mourir, il s'est suicidé à ma place, ça a été décisif. » Lecteur notamment de Ramuz et de Giono, auteur d'un recueil de contes et d'un roman historique, son père l'initie à la littérature et lui inculque le virus de l'écriture. Dès 7 ans, dans une démarche d'imitation, Jacques s'asseoit sur une petite table, au pied du bureau paternel, et écrit dans un cahier à carreaux violets. Son père tenant une chronique dans le journal local de Payerne, il l'accompagne chez l'imprimeur : « J'étais envieux de son aisance à manier le plomb, à faire sortir les morasses lorsqu'il corrigeait les épreuves de ses articles… J'étais complètement bouleversé, fasciné, je me suis dit : voilà ce que je veux faire ! » Parmi les écrivains déterminants pour Jacques Chessex figure en bonne place Gustave Flaubert, auquel il a consacré en 1991 un essai, Flaubert ou le désert en abîme. Enfant, il s'enthousiasme d'abord pour Trois contes (notamment La légende de saint Julien l'Hospitalier), puis, à l'âge de 12 ans, découvre Madame Bovary. Il est « prodigieusement fasciné » par ce roman dans lequel, d'une certaine façon, à un siècle de distance, il retrouve la société de Payerne de la fin des années 1930. « Nous vivions encore au XIX e dans cette ville de province suisse : Payerne en 1939 c'était Yonville ! On y tuait le cochon, des poules parcouraient la grand–rue, à quelques mètres de laquelle se trouvait des fermes… Nous allions à la pharmacie comme chez Homais. Quant à Emma Bovary, j'en ai croisé des dizaines au sein de la société où évoluaient mes parents… Un gamin sensible, qui a l'oreille et le coeur préparé par la littérature, sent très bien ces choses…»
Jacques Chessex publie son premier livre, Le Jour proche (un recueil de poésie), en 1954. Il le juge aujourd'hui sombre, fermé, annonciateur du drame qui allait se nouer peu après : deuil, séparation, chute de la maison familiale de Pully, dispersion des objets… « Par l'écriture, d'une certaine façon, je “devine”, au sens étymologique du terme, je ressens les choses qui vont advenir. » Avait–il deviné le destin littéraire qui allait être le sien ? Après avoir publié un premier livre chez Gallimard en 1962, La Tête ouverte, il rejoint la maison Grasset au début des années 1970. C'est là, en 1973, qu'il obtiendra le prix Goncourt pour L'Ogre. Contrairement à certains de ses confrères comme Jean Carrière, stérilisés par la reconnaissance, coupés dans leur élan, cette récompense est pour lui « une force lumineuse ». « J'avais la tête sur les épaules. Je n'étais pas un petit Français effaré par la machine Goncourt : j'avais déjà publié plusieurs livres et je collaborais depuis 1961 à la NRF, avec Jean Paulhan et Marcel Arland. Je n'étais pas intimidé. Je trouvais même que ça tombait bien, ça m'était dû, je le méritais (rires). Ceux qui me le donnaient avaient senti que j'étais un écrivain solide qui n'allait pas être effrité par les lumières de la foire aux vanités. » L'oeuvre de Jacques Chessex est hantée par la figure du père : de L'Ogre à Monsieur (2001), en passant par L'Économie du ciel (2003), on retrouve, plus ou moins dévoilé le « couple » père–fils et la tentative de percer les secrets, de les conjurer… Le lien entre sensualité et métaphysique est également très présent dans les livres de l'auteur de Pardon mère. L'élan vers la chair et l'élan vers Dieu ne se confondent–il pas, parfois ? « Dieu, l'amour et la chair, et la mort, sont ma trinité », déclarait–il en 2005 . Jacques Chessex fera scandale à travers certains de ses romans comme La Confession du pasteur Burg, publié en 1967 chez Bourgois. Il y raconte l'histoire d'un pasteur passionnément amoureux d'une de ses jeunes paroissiennes, qu'il entraîne dans le déchirement de ses contradictions et dans sa déchéance…
Jacques Chessex vit aujourd'hui à Ropraz, un village suisse situé sur le plateau du Jorat, où il s'est installé voici trente ans. Sa maison, rappel du lien entre la beauté et la mort, la vie et la finitude, est adossée au cimetière. « Ropraz est d'une beauté extrême dans sa simplicité ; c'est un lieu important qui porte mes poésies. Depuis que je vis ici, j'écris des poèmes presque tous les jours. C'est une sorte de chant interrompu auquel je ne me force pas et qui peut prendre des allures différentes selon les sujets : corps de la femme, spectacle du monde, vision d'une chaîne de montagne… » Revanche des purs, son nouveau recueil de poésie, illustre parfaitement cette grande variété de thématiques. Comme dans beaucoup de ses livres, Jacques Chessex évoque l'univers qui l'entoure : ses montagnes, ses forêts, ses animaux, la texture changeante du ciel, la présence obsédante et impalpable du vent… Il est à l'écoute de la nature, mais, poète plus qu'entomologiste, cartographe de l'âme plutôt que des frontières, il est indifférent à l'écriture de terroir. « Je ne suis pas du tout ami de ceux que l'on appelle “les écrivains de la terre” ; je n'aime pas la littérature du terroir, de la glèbe – jamais un paysan ne vous parlera de “glèbe”, d'ailleurs, c'est un mot très littéraire. » Chessex évoque avant tout « le chant du monde », pour paraphraser Giono, un de ses auteurs fétiches avec Cendrars, dont il décrit Les Pâques à New York comme l'un des plus beaux poèmes de la langue française. Revanche des purs est l'occasion de rendre hommage à divers artistes, peintres, musiciens, écrivains, qui l'ont marqué. Parmi ces derniers, Vladimir Nabokov. Et de raconter leur rencontre, un jour de 1963. « Montreux étant la commune d'origine de la famille, il m'était arrivé de nombreuses fois de le croiser devant son hôtel, le Palace, où je rôdais. J'ai fini par prendre mon courage à deux mains et je me suis présenté. Sa femme, très habile à chasser les visiteurs, m'a fait entrer. Nabokov était très grand, très rouge, massif, avec un oeil d'une grande clarté, un peu sur la défensive. Ils étaient très aimables et m'ont offert une tasse de thé. Au bout d'une demi–heure, sentant qu'ils voulaient courtoisement se débarrasser de moi, je suis parti. Je n'ai jamais entretenu aucun rapport avec eux, à mon grand regret. » Jacques Chessex admire profondément Nabokov (notamment Feu pâle), même si celui–ci n'a pas influencé son travail. L'auteur de Lolita, à l'instar de Cendrars et de Romain Gary, qu'il révère, sont pour lui des menteurs de génie : ils produisent, dans l'acception la plus noble du terme, des « romans menteurs », c'est–à–dire inventés de A à Z comme une histoire probable, sans faute, qui tourne sur elle–même. « Ces menteurs, explique–t–il, nous comblent de cadeaux… Ils ont choisi de vivre des vies imaginaires, ce qui n'est pas du tout mon cas. Ma vie étant pleine de destins qui auraient pu être les miens, je les vis à ma façon dans des livres qui sont des figures de votre serviteur, plausibles sous la forme de celui–ci, de celle–là, mais qui sont toujours tirés du réel que j'ai vécu ou que je pourrais vivre. » Jacques Chessex travaille essentiellement le matin. Il se partage entre l'écriture et la peinture, dont la pratique chez lui est antérieure à la littérature, mais indissociable. Il utilise la gouache et peint de petits formats, notamment sur des enveloppes d'éditeurs. Ignorant ce qui va surgir, son bureau est un espace où la beauté peut jaillir alternativement d'un crayon, d'une plume ou d'un pinceau. C'est un même mouvement d'exigence et de liberté qui commande ce processus de création ininterrompu. Avec le temps, une sorte de complémentarité s'est instaurée : l'écriture s'est allégée, libérée de toute surcharge rhétorique, alors que la peinture s'aventure dans les teintes plus vives, des explosions de couleurs. « Plus mon écriture s'épure, plus ma peinture se permet au contraire des choses. J'évacue inconsciemment le trop–plein dans ma peinture… »
La perspective de la mort est omniprésente dans Revanche des purs, mais aussi dans Le simple préserve l'énigme, un magnifique récit publié ce printemps. Ce petit livre exprime la paix de l'auteur sur cette question : « À mesure que le temps passait (…), j'ai eu sans cesse le sentiment, et bientôt la certitude, de fuir la fatalité. (…) Je faisais la paix avec la mort. (…) mon corps ressentait comme un passage sans rupture de ma propre ombre à la lumière. » Et de conclure : « Écrire aujourd'hui me donne, je suis certain de ne pas me tromper, le pouvoir de reverdir. » D'où vient le secret de cette jouvence, le mystère de cette grâce ? « Le Suisse aime l'âge », nous rappelle Chessex. Il note que, contrairement à la France, où est louée la jeunesse, où le vieillissement est source d'angoisse, en Suisse les artistes comme Ramuz, Balthus ou Maurice Chappaz produisent dans leur grand âge leurs plus belles oeuvres. Jacques Chessex écoute la leçon de ses prédécesseurs, il aspire à cette liberté de l'âge pour garder l'essentiel : « Dieu, l'amour d'une femme, l'affection des miens, l'amitié de quelques fidèles, ainsi de quoi écrire et vivre avec légèreté jusqu'à ce que j'appelle ma mort. » Le simple préserve l'énigme est aussi un hommage d'une sobriété rigoureuse à un intime, François Nourissier. « Les écrivains doivent–ils s'aimer ? », interroge ce dernier dans un avant–propos intitulé En vrac. La réponse semble oui. Les deux auteurs sont amis depuis maintenant quarante ans et, comme le note Chessex : « L'âge n'a rien érodé. Il a augmenté l'attention mutuelle. » Il évoque avec une grande dignité comment son ami, malade, qui a perdu récemment sa femme et son fils, lui confie en octobre dernier le manuscrit d'un texte inédit, Eau de feu, « oublié à lui–même » (que Gallimard vient de publier). Jacques Chessex a grande admiration pour l'oeuvre de Nourissier. Avec Michel Tournier, Dominique Noguez, et plus récemment Jérôme Garcin, il fait partie des auteurs qui ont su résister aux effets, dévastateurs selon lui, du Nouveau Roman. Ce mouvement a entraîné depuis le milieu des années 1950 une véritable paralysie du roman : « il y a eu une intimidation d'abord, un terrorisme ensuite, un assèchement, une culpabilisation des romanciers… Ce sont des meurtriers du roman qui voulaient éradiquer l'intuition, la psychologie, l'émotion, l'inspiration même ! Tout peut être chant, s'inscrire dans le chant du monde ! » Il constate avec bonheur un renouveau du roman en ce début de XXIe siècle, citant notamment Marie NDiaye. « C'est un grand écrivain. Elle est à la tête d'une oeuvre déjà vaste et forte traversée par une hantise métaphysique. J'aime en outre sa noblesse. Mon côté protestant m'incite à aimer les écrivains dignes de ce qu'ils font. » On peut sans hésiter appliquer cette phrase à Jacques Chessex.

Par : Fabrice Lardreau

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Commentaires

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