Johnny Dasolo
François-Marie Banier
Maison d'édition : Gallimard
À l'époque où Paris savait faire la fête, Banier la faisait avec elle. Rien ne semblait lui résister, ni les femmes, ni les hommes, ni le succès. Il écrivait, sortait, rencontrait le monde entier, d'Aragon à Stéphanie de Monaco en passant par Balthus et Sylvana Mangano bien sûr, sa « mère inventée, la plus belle femme depuis Nefertiti », ou encore Dali, qu'il visita tous les jours pendant dix ans, Morand, Vladimir Horowitz…Vous en voulez d'autres ? C'est à peine croyable, plus long encore qu'un catalogue à la Prévert : Sarraute, Nicole Kidman, Mick Jagger, Marcelo Mastroianni, puis Biancciotti, Rinaldi, et même Mitterrand, dont il fut très proche dans les années 1980. Tous ces personnages, ces artistes, Banier les a rencontrés, aimés, fixés sur papier glacé. Alors qu'il était attaché de presse chez Cardin, il refourgue un manteau en marmotte à Truman Capote dont, paraît–il, ce dernier ne se sépara plus. Sur les lavabos de la propriété de la comtesse de Noailles, il imprime ses calligraphies. C'est par l'intermédiaire de Banier que Beckett prenait des nouvelles d'Aragon : « À chaque rencontre, première question qu'il me posait : « Comment va Aragon ? ». À l'époque où il était encore avec Kate Moss, Johnny Depp l'invitait à sa table, dès le petit déjeuner. Maintenant que l'acteur vit avec Vanessa Paradis, Banier assiste à la scène pourtant très intime de l'allaitement, Vanessa donnant le sein à son bébé. Avec Adjani, « le modèle absolu », il joue les héros, lors d'une fin de soirée bien arrosée où des « éboueurs mal lunés » – dixit Adjani – les menaçaient avec une barre de fer : « Son appareil photo muni d'un flash dans une main, une fausse identité autoritaire de l'autre (NDLR : pour faire illusion, Banier brandit une quelconque carte barrée d'un ruban tricolore), il a attrapé la barre de fer avec ce qu'il lui restait de main pour nous sauver, devinez quoi, la vie », confiait un jour l'actrice au Figaro Madame (2 novembre 1991). Avec Johnny Halliday, il discute de l'écrivain polonais Witold Gombrovicz. Un jour qu'il se promenait tranquillement dans les rues de Londres, l'oeil du photographe s'arrête sur une belle berline. Derrière la vitre, The Queen, tout simplement. Deux jours, plus tard, voilà Banier invité dans un château avec la reine mère, le prince Charles et la princesse Margaret. Confident des uns, compagnon de fête des autres, Banier savait, et sait encore, transpercer les murailles des plus grands. Vite, très vite, les mauvaises langues s'élevèrent, le traitant à l'envi de mondain superficiel et vaniteux. C'est vrai qu'avec lui, on n'est pas deux, on est mille. Et disons–le, c'est irritant. Mais Banier s'en balance, il aime la vie et ses éclats.
Tour à tour écrivain – en tout, sept romans –, dramaturge (sa première pièce de théâtre, Hôtel du Lac, est publiée en 1975 chez Gallimard, Pascal Greggory y tient le premier rôle ; Nous ne connaissons pas la même personne sort trois ans plus tard), grand photographe, créatif chez Saint Laurent – un ami, là encore –, c'est d'ailleurs à lui que l'on doit les noms des deux parfums Poison et Opium, et comédien puisqu'il apparaît dans le film de Johnny Depp The Brave (1997), Banier semble bien accroché au sommet de la « nouvelle vague » artistique. Et quand on lui demande d'où lui vient cette boulimie créatrice, il vous répond, très calmement : « La boulimie, j'ai toujours pensé que ça correspondait à un appétit. En ce qui me concerne, il s'agit d'un goût de donner, et j'appellerai ça plutôt de la générosité, comme le désir d'offrir à l'autre une autre dimension. Ça vient peut–être d'une très mauvaise éducation, ce goût d'intervenir, ce goût de créer, ce goût de changer le monde, ce goût de la recherche, ce goût de la beauté. » Irritant, vous dis–je. Et pourtant… Même s'il continue à être glacial, même s'il ne vous regarde toujours pas quand il vous parle et qu'il fait maintenant montre d'un manque déroutant de modestie, ce qu'il dit est vrai. Ce type–là a le goût de tout, il a du goût pout tout. On ne sort ni de ses expositions – de peintures ou de photographies –, ni de ses romans sans dommages. Le multi–act, comme disent les Américains, se permet beaucoup de choses, les réussit, jouant au mufle pour mieux dissimuler l'extrême sensibilité de ses oeuvres, mimant la mondanité pour mieux se moquer de la bourgeoisie parisienne, qui a non pas bercé, disons plutôt « enragé » son enfance.
Son enfance justement, du XVIe arrondissement, Banier lui repeint les ailes dans Balthazar, fils de famille, publié en 1985, c'est–à–dire treize ans après la sortie de La Tête la première. Il lui en aura fallu des années pour calmer ses violences et vaincre ses démons. Avec un père qui le gifle et l'humilie dès qu'il en a l'occasion, une mère distante et mondaine, et une soeur savante, « laide et méchante », Balthazar, alter ego de Banier, n'a d'autre choix que de se réfugier des heures et des jours dans une armoire, rêvant à une vie meilleure. « Victime de la méchanceté, de l'incompréhension ou de la distance », adolescent, il ira jusqu'à tenter de se donner la mort. « Chaque jour, je suis moins rêveur, dit Balthazar, moins léger, moins détaché. Plus grave, je m'enfonce dans la gravité. Autrefois, j'étais les deux à la fois, or et sombre. On n'a qu'un seul âge dans la vie. On l'attrape en naissant et on le garde. » « Balthazar est un enfant martyr », conclut Banier, contournant habilement l'emploi de la première personne du singulier. Né dans « une famille de bourgeois qui mentaient », Banier a vécu l'enfer. Et c'est sans doute parce qu'il a bien connu la souffrance qu'il n'hésite pas à la photographier, notamment dans « Perdre la tête », une exposition qui fit grand bruit à la Villa Médicis, à Rome en 2005 : « La souffrance est ce qui me touche profondément dans l'être humain, bien plus que la joie et l'optimisme. » Quant au passé, c'est pour Banier « un truc infernal dont on ne sort pas, dont on ne peut rien faire que mentir à son sujet », peut–on lire dans son dernier roman, Johnny Dasolo, sorti le mois dernier chez Gallimard. Alors il en fait des livres, de son passé, des livres qu'il peint aussi bien que ses toiles et ses photographies. On le lit, Banier. On passe des heures devant ses clichés, et son talent nous bouleverse. Alors on veut le rencontrer. À ses dépens. On n'aurait peut–être pas dû. Trop bizarre, trop pressé. Trop éparpillé. On est déçu. On ne s'attendait pas à ça. Après dix minutes – à peine – passées avec lui, dans ce café du Luxembourg, il règle déjà l'addition, comme s'il voulait en finir avec vous : « Je travaille énormément en ce moment. Treize ou quatorze heures par jour. Je dessine d'ailleurs plus que je ne photographie. Ces 15 derniers jours, j'ai réalisé une cinquantaine de photos peintes, et je viens de terminer une campagne de publicité pour Diane von Furstenberg. » Très chic. Encore une « amie », sans doute. Lui qui répète à longueur d'interview qu'il aime les gens, les regards, les rencontres ; ou bien il s'en fout, de vous, ou bien il se fout de vous – plus probable –, mais il n'est pas avec vous. Ça fait déjà un bon moment qu'il a vu cette femme passer dans la rue, un sac rose en forme d'arrosoir à la main. Depuis, il n'est plus là, il est dans l'arrosoir. Et quand il se décide à lâcher un « Vous avez vu cette femme ? C'est quand même un rayon de soleil extraordinaire », enfin, on le trouve sympathique. Ouf. On a tellement envie de l'aimer autant que ses oeuvres.
Mais voilà, Banier est comme le personnage de son roman, Johnny Dasolo, mi–prince mi–voyou, parfaitement insaisissable. Johnny Dasolo est un adolescent irrésistible qui se lie d'amitié dès son arrivé au lycée avec l'autre héros du roman – ou peut–être anti–héros – Marcel Duchamp. Le premier est un séducteur plein d'ambition, sûr de lui et prêt à tout entreprendre, alors que le second est un rêveur un peu paumé, « pas tout à fait prêt à recevoir le choc d'une amitié ». Au fil des années et de la vie, les deux garçons devenus hommes se croisent, se séparent et se retrouvent jusqu'à en devenir fous, Dasolo développant sur Duchamp une influence toujours plus dangereuse. « L'amitié est à ce prix. Toute relation contient à la fois un soleil et une blessure », explique Banier. Duchamp a beau savoir que son amitié avec Dasolo ne lui fait plus que du mal, il est bien incapable de s'en passer, jusqu'à ce qu'un drame survienne. Comme Johnny Dasolo avec Marcel Duchamp, Banier se balade, il vous balade, et c'est lui qui tient le guidon. Impossible de redresser, de le mener exactement là où vous aimeriez aller. Déjà debout, son casque à la main, cette fois il vous échappe pour de bon : « Vous avez tout ? Au revoir. » Tant pis pour la bonne dizaine de questions restées sans réponses dans les pages de votre carnet. En le regardant s'engouffrer dans la rue de Vaugirard, sur sa mobylette vieille de 15 ans, on en a le souffle coupé. Difficile de conclure s'il est odieux ou magnifique. Sa vie, son parcours, son oeuvre fascinent. Lui aussi. Mais autrement, étrangement.
Par : Martine De Tilly
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Commentaires
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