Démocratie ? Histoire (La)

Luciano Canfora

Maison d'édition : Seuil

L'Europe n'est pas passée loin du ridicule quand les rédacteurs de la constitution – et Valéry Giscard d'Estaing en tête – ont voulu frapper ce texte naissant (et aujourd'hui mort–né) au coin du classicisme grec ,en ouvrant le préambule par cette phrase de Périclès rapportée par Thucydide : « Notre Constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d'une minorité mais du peuple tout entier ». En fait de citation, il s'agit de la traduction fautive d'une déclaration où Périclès, loin de faire l'apologie de la démocratie, l'oppose au contraire à la liberté. La traduction fidèle est celle–ci : « Notre régime politique (politeia) a pour nom démocratie parce que dans l'administration (oikein), les choses dépendent non pas du petit nombre mais de la majorité ». Ce que Canfora explicite ainsi : « Si l'on emploie le mot démocratie pour définir notre système politique, c'est simplement parce que nous nous référons habituellement au critère de la « majorité » ; néanmoins, chez nous, la liberté règne. ». Bref, exactement l'inverse de que ce voulaient dire les rédacteurs de la constitution !

C'est par cette révélation accablante que l'historien Luciano Canfora, professeur de philologie grecque et latine à l'université de Bari, ouvre son essai, un ouvrage historique extraordinairement précieux pour la philosophie politique, puisqu'il lui fournit des faits nécessaires pour bien penser la démocratie. Comment et où l'idée de citoyen libre est–elle née ? Comment s'est–elle développée, perdue, réaffirmée à travers les âges ? De Platon à George Bush en passant par Rousseau, Marx ou de Gaulle, est–on sûr de parler de la même chose quand on utilise le mot « démocratie » ? Et surtout, au–delà des étiquettes, est–on sûr qu'il s'agit bien de démocratie ? À cette dernière question qui sous–tend toutes les autres, l'étude de Canfora répond non, balayant l'histoire des démocraties occidentales de la Grèce antique à aujourd'hui, dans une vision désenchantée où les régimes apparaissent, chaque fois, incapables de se hisser à la hauteur de leurs principes. Dans l'Athènes de Périclès, dans l'Amérique de Jefferson, ou dans la France de Louis Napoléon Bonaparte, l'historien pointe les lacunes, les faiblesses, les contradictions de ces démocraties bourgeoises, tandis qu'il accorde volontiers certaines qualités démocratiques aux « démocraties populaires » du bloc de l'ex–URSS. Partialité ? C'est ce que lui a reproché l'éditeur allemand Beck, qui a déclenché une violente polémique dans son pays en refusant le texte de Canfora, édité simultanément dans plusieurs pays européens dans la collection « Faire l'Europe » (dirigée par Jacques Le Goff). Mais oublions la polémique pour revenir au texte, passionnant, car il propose une véritable histoire secrète de la liberté politique en Occident, en posant à chaque régime cette question simple : « Votre démocratie est–elle vraiment démocratique ? » Une entreprise de vérité – nécessairement dérangeante – qui commence par la déconstruction du mythe fondateur selon lequel la démocratie a été inventée en Grèce. « Vérité » partout répétée, que les rédacteurs de la constitution européenne voulurent comme on l'a vu placer en exergue du préambule, mais qui n'a aucune valeur historiographique. Ainsi Hérodote explique–t–il dans ses Histoires que la démocratie a été inventée bien avant Clisthène, en Perse…. c'est–à–dire chez ceux que les Athéniens qualifiaient justement de « barbares ». La déconstruction du mythe se poursuit avec l'étude du fonctionnement concret de la démocratie grecque. À l'époque de Périclès, étaient considérés comme citoyens « les hommes adultes de père et de mère athéniens et libres de naissance ». « Homme adulte » signifie en âge d'être soldat or, pour être soldat, il fallait acheter son équipement – les pauvres et les femmes sont donc exclus. « De père et de mère athéniens » signifie que la citoyenneté nécessite d'avoir le « sang pur », clause très restrictive dans une cité carrefour comme Athènes. « Libres de naissance » signifie que les esclaves ne peuvent accéder à la citoyenneté, ce qui excluait d'emblée les 4/5èmes de la population (en Grèce antique, on comptait en moyenne un homme libre pour quatre esclaves). Bref, dans un empire de 5 millions de personnes, la démocratie athénienne concernait au mieux 30 000 hommes dont seulement 5 000 participaient aux assemblées. Comme l'écrivait Max Weber dans son livre La Ville, la démocratie antique ressemblait à une « guilde se partageant un butin ». Constant ou Tocqueville essayèrent avant lui de démolir le « culte » des républiques antiques, mais le mythe réussit quand même à traverser les âges, au point de nous faire oublier aujourd'hui que l'étymologie de « démocratie » renvoie autant à dêmokratia (pouvoir du peuple) qu'à dêmokrator (pouvoir sur le peuple), le terme devenant alors synonyme de dictateur. « Ainsi apparaît, dans toute son évidence, l'extrême, la gênante proximité de formes politiques cataloguées par la « doctrine » comme distantes et opposées », pointe Canfora qui se plaît, tout au long de son essai, à démontrer que l'étiquette « démocratie » ne préjuge en rien de la liberté effective des citoyens.
Les optimistes diront que ces entraves à la liberté dans la Grèce antique étaient des défauts de jeunesse de la démocratie. Mais la suite du livre prouve que ces défauts de jeunesse ont perduré. Ainsi, aux États–Unis, la constitution de 1787 admettait l'esclavage et ne remettait pas en cause « les limitations au droit de vote imposées individuellement par chaque état à l'encontre des Afro–américains, des femmes et des indigènes » (le président Jefferson, gouverneur de Virginie, pouvait faire valoir à Paris ses sympathies encyclopédistes, mais gardait des esclaves dans son domaine de Monticello). Ainsi en France, Napoléon rétablit en 1802 l'esclavage dans les colonies, Louis XVIII limita le droit de vote aux citoyens assujettis à un impôt supérieur à 1000 francs, et le droit de vote ne fut accordé aux femmes qu'en 1945. Ainsi en Angleterre, où le suffrage universel était officiellement en place depuis 1885, « on ignore souvent qu'en 1918 (…) certains électeurs avaient le droit de voter deux fois, tandis que les femmes (qui devaient bien entendu avoir plus de trente ans !) ne pouvaient voter qu'à la seule condition d'être propriétaires (ou épouses de propriétaires) ». Encore des défauts de jeunesse ? Canfora ne se prononce pas, mais remarque que nous ne sommes peut–être pas encore sortis de cette situation de limitation des libertés politiques, puisque nos systèmes, gangrenés par un fort taux d'abstention, continuent de rejeter la frange de la population la plus pauvre (immigrés, sans–papiers) hors du jeu politique.
Bref, le cri de colère de Danton qui, au lendemain de la Révolution, demandait l'abolition de l'esclavage dans les colonies, accusait ses pairs d'avoir mis en oeuvre une « liberté égoïste » reste d'actualité, tant il est vrai que nos démocraties bafouent leurs idéaux. Est–ce pour autant une raison pour ne pas les diffuser ? Au son des canons en Irak ou à coups de menton républicains en banlieue, certainement pas. Mais, comme le remarque justement Canfora, « la confiance en la possibilité de la démocratie a en tant que telle des effets positifs (« démocratiques » justement) ». Il faut donc, pour reprendre ironiquement la formule de George Bush au moment de sa réélection en 2004, « étendre les frontières de la liberté », à l'intérieur et à l'extérieur de nos cités « démocratiques ». Et pour y parvenir, il faut étendre ces frontières non pas avec des armes, mais avec l'éducation (notamment de l'Histoire, avec toutes ses contradictions). Non pas avec arrogance mais avec humilité – cette humilité que suppose la démocratie. Le livre de Canfora est dérangeant ? Oui, car il critique les démocraties occidentales au nom de leur idéal : le pouvoir (kratos) des non possédants (demos). Un projet qui reste et restera peut–être toujours révolutionnaire.

Par : Guillaume Allary

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Commentaires

Thank u - par تعز, le 17/03/2013

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Hi - par اخبار اليمن, le 17/03/2013

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