Wajdi Mouawad, la nouvelle voix du théâtre

"Je crois à la réconciliation entre les hommes"
Par Oriane Jeancourt Galignani

mouawadIl ne hausse la voix ni ne surjoue, mais WajdiMouawad habite sa parole. Peut-être parce que le romancier et dramaturge parle ce matin de ce qui hante son oeuvre depuis le début : les textes antiques, la tragédie grecque, les mythes. Il est venu simplement avec son sac à dos chez son éditeur, se livrant pendant deux heures avec une concentration rare. Son visage rieur aux fines lunettes claires témoigne de nuits de travail. On l'aurait deviné depuis que l'on entend son nom enfler sur les scènes de Montréal, Paris, Avignon.Et désormais au théâtre de la Colline qu'il s'apprête à diriger : Mouawad écrit, travaille sans cesse.

On le découvrait il y a dix ans en lisant le quatuor du Sang des promesses  qui nous projetait dans le conflit civil du Liban avec Incendies , ou dans les guerres européennes du xxe  siècle avec Forêts.  Il y eut ensuite son roman, Anima , où il faisait preuve d'une audace narrative rare : suivant la trace d'un tueur en série, il choisissait le seul point de vue des animaux. Aujourd'hui, il revient aux sources : il signe trois fictions lyriques, dont deux d'entre elles, Inflammation du verbe vivre  et Les Larmes d'OEdipe , sont inspirées des deux dernières pièces de Sophocle.  La troisième, c'est son Phèdre , intitulé Une chienne.  L'amante y devient une Libanaise humiliée par Thésée qui erre dans son propre pays, où l'on devine, « sous le parterre des fleurs, les ossements des enfants ». Dans chacun de ces textes, on retrouve une langue lyrique et tenue, un monde traversé par la violence qui tend vers la réconciliation. La douceur de la tragédie, c'est bien cela que nous offre ce Libanais chassé de Beyrouth par les bombes à huit ans, Français et Québécois d'adoption. Les textes inspirés de Sophocle, bientôt présentés à Chaillot, mais déjà publiés, sont l'aboutissement de cinq ans de travail. Au départ, l'idée était simple : le poète Robert Davreu devait retraduire les sept pièces qu'il nous reste de Sophocle, sept tragédies, des Trachiniennes à OEdipe à Colone . Et Mouawad devait les mettre en scène. Les deux hommes s'y emploient, un premier opus intitulé Des femmes  est présenté en 2011 à Avignon. Ces femmes avancent vers la catastrophe sans la désirer ; terrible Déjanire des Trachiniennes  qui tue son mari Hercule en l'aimant encore ; triste Électre qui demande le meurtre de sa mère par devoir ; troublante Antigone qui, en creusant la tombe de son frère, rencontre sa propre mort. Davreu a su revenir à la langue claire de Sophocle, faisant saillir l'ambiguïté de ses personnages, la tenace illusion de la grandeur, l'indifférence des dieux. Mouawad leur offrait une effrayante contemporanéité. Le spectacle est monté au Québec puis à Avignon, fait scandale : Bertrand Cantat, ami de Mouawad, signe le rock des choeurs, la presse se déchaîne. Le dramaturge en sort meurtri. Deux ans plus tard, après OEdipe roi  et Ajax,  opus Des héros , Davreu meurt. Mouawad refuse une nouvelle traduction.

Là commence pour lui un autre travail, l'écrivain prend le pas sur le metteur en scène, il réécrit les deux dernières pièces, Philoctète  et OEdipe à Colone , qui deviennent Inflammation du verbe vivre  et Les Larmes d'OEdipe . L'occasion de dire le désarroi dans lequel le plonge ce cheminement auprès de Sophocle. Il se met en scène dans une errance qui le mène dans la Grèce d'aujourd'hui, au bord de la ruine, hantée par les chiens et les adolescents suicidaires. Philoctète, blessé, avait été abandonné par Ulysse sur une île, Mouawad vagabonde dans un pays plein de Philoctète qui hurlent, sans que personne ne les entende. OEdipe à Colone , pièce écrite par Sophocle à plus de quatre-vingts ans, était celle de l'apaisement. Les Larmes d'OEdipe  suit aussi le vieil OEdipe aux yeux crevés, guidé par sa fille Antigone, à l'instant de sa mort. Mais la disparition du vieil OEdipe fait écho à la mort d'un adolescent, Alexandros, tué par la police grecque en 2008, au début des émeutes de la crise. Le mythe rejoint la situation politique immédiate, Mouawad enjambe vingtcinq siècles et signe une pure tragédie où le vieux et le garçon de quinze ans disparaissent ensemble, dans un dernier geste d'amour. Ce matin, dans ce bureau d'Actes Sud, il ne nous parle que de ça, la possibilité de s'en sortir, au delà de la violence.

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