« Tous les bons romanciers ont une mauvaise mémoire »

L'Appel du fleuve, roman puissant d'un vétéran du Vietnam qui à l'heure de vieillir affronte ses fantômes, signe le grand retour de Robert Olen Butler, Pulitzer des années 90.
Par Oriane Jeancourt Galignani

butlerSi le cinéma a contribué à faire de la guerre du Vietnam l'arrière-chambre d'une Amérique aveugle et indigne, à ériger cette guerre sans fin en guerre de Troie d'un pays qui aimait jusqu'aux années soixante se voir en ange libérateur, la littérature offre plus de nuances, ou plutôt une autre temporalité à cette vision de la catastrophe vietnamienne. On se souvient de Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? de Mailer, qui dérivait loin des évènements, pour toucher au coeur de la violence des motivations guerrières, de L'Arbre de fumée de Denis Johnson qui nous faisait entendre l'ennui plaintif, dévastateur de guerriers sans raison d'être à la fin de cette guerre démesurée. Cinquante ans plus tard, Robert Olen Butler livre sa propre perception de la guerre dans ce dernier roman, L'Appel du fleuve. Certainement le plus beau qui ait été traduit de ce vétéran qui a consacré six livres au Vietnam, et qui reçut le prix Pulitzer en 1993 pour avoir, dans un recueil de nouvelles, Un doux parfum d'exil, orchestré une délicate et nuancée confrontation des cultures vietnamienne et américaine en donnant corps et voix à des vétérans vietnamiens. Butler devenait dans ce livre un des rares sismologues des répliques de la guerre telles qu'elles bouleversèrent les États-Unis bien après le dernier combat. 

Vingt-cinq ans après Un doux parfum d'exil, Butler retourne dans le coeur des vétérans, ici américains. L'Appel du fleuve est avant toute chose l'appel de la mémoire d'un homme vieillissant, Robert, incapable de fuir les remords qui l'ont poursuivi toute sa vie : un geste meurtrier commis au Vietnam, à Hué, lieu d'une des plus grandes batailles de la guerre, l'offensive du Têt en 1968 au nom de la recherche effrénée de la reconnaissance du père, guerrier de nature et de morale, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, pour qui il s'enrôla, et rejeta son propre frère. Car si Butler se penche sur ce qui reste de cette guerre du Vietnam dans les esprits des hommes qui l'ont menée, il fait aussi entendre ceux qui l'ont fuie, comme Jimmy, le frère déserteur, reclus au Canada et rejeté par sa famille, qui reviendra au pays, à l'annonce de la mort de son père. Qu'est-ce que la guerre du Vietnam dans cette famille désunie qui va tenter de renouer autour du cercueil paternel ? Une présence vivante, métamorphique qui agit sur l'esprit de plusieurs générations de manière fondamentale et imperceptible en charriant les regrets ou le culte de la violence. N'oublions pas la troisième figure masculine centrale du livre, Bob, le sans-abri, fils d'un vétéran du Vietnam, schizophrène en constants dialogues avec des voix qui l'appellent à poursuivre une oeuvre de violence entamée par le père. Au-delà de la mémoire, et de ses subits appels, que Butler fait apparaître en de judicieux monologues intérieurs, ou insertions de bribes de dialogues passées dans le corps du texte, ce livre s'avère aussi une variation sur le thème de l'impossible réconciliation entre les pères et les fils. 

Mais Butler n'est pas un tragique, on le sait depuis Un doux parfum d'exil. Son terrain est celui des mouvements intérieurs, des revirements, et des renaissances. A l'exception du père de Bob, les personnages ne sont pas condamnés dans ce livre, plutôt en lutte pour une nouvelle existence, libérée du passé. 

Parce qu'il s'organise autour de la mort du patriarche, L'Appel du fleuve nous place dans l'ultime vérité de cette lutte. Les personnages sont attaqués par le passé, ouragan qui vient bouleverser leurs vies ordonnées, et leurs couples. Robert, l'universitaire historien marié depuis quarante ans, Bob, le sans-abri habité par la voix de son père, Jimmy, l'homme qui s'est construit sur un dogme de liberté, sont chacun à l'heure du dernier combat. 

Au centre du livre, une scène vient tout de même imposer un irrémédiable, sans doute les pages les plus tenues du livre. Le père, sur son lit d'hôpital, en pleine souffrance, s'adresse à Robert, fils de soixante-treize ans qui a consacré sa vie à essayer de lui plaire, jusqu'à s'enrôler dans une guerre pour ne pas lui faire honte. Entre deux grimaces de douleur, le vieux père jette à son vieux fils : « J'ai totalement perdu un fils. ». C'est de Robert qu'il parle. De quoi est-il coupable ? De ne pas être allé au combat, de ne pas avoir de sang sur les mains, croit le père à qui le fils n'a pas raconté ce meurtre avec lequel il vit depuis cinquante ans. La radicalité de cette scène tient à l'inversion de nos attentes : le lit de mort du patriarche, lieu traditionnel, biblique, de réconciliation devient ici lieu de révocation. Robert sort de la chambre d'hôpital du père qui va mourir, désillusionné mais libre. L'Appel du fleuve est le roman de la réinvention de soi à l'aube de la mort. Cet instant précis dans l'esprit d'un homme d'âge mur, où les digues du passé cèdent, et où il peut enfin contempler son existence en pleine clarté. Robert Olen Butler a écrit un livre lumineux sur la vieillesse. C'est la première remarque que je lui fais, alors que sa voix chaleureuse et enrouée s'élève du téléphone, un après-midi de mars. Je l'appelle en Floride, il y est professeur d'université en creative writing

Le mouvement premier de L'Appel du fleuve n'est-il pas celui de la mémoire ? 

Oui, ce livre interroge notre possibilité d'être, dans le présent, comme dans le passé, et de vivre dans un constant dialogue entre les deux. La mémoire ne nous quitte jamais. Et ce livre cherche le lieu où la guerre agit dans une mémoire, non seulement pour ceux qui sont allés sur le champs de bataille, mais aussi dans les innombrables vies qui ont été touchées par la guerre, bouleversées par les résonances, les répliques de l'évènement initial. Qui que ce soit, s'il a été impliqué dans une guerre, sait que ces souvenirs vont agir dans sa mémoire tout au long de sa vie. 

Est-ce pour cela que vous avez choisi comme titre anglais, Perfume river ? Cette rivière parfumée est-elle une métaphore du mouvement de la mémoire ? 

La rivière des Parfums est une rivière qui coule d'Hué au Vietnam jusqu'au Sud de la mer de Chine, ce fut le décor de l'évènement crucial, et en partie décisif de la guerre du Vietnam, l'offensive du Têt en 1968, qui fut peut-être la bataille la plus sanglante de la guerre. Mais il s'agit bien sûr aussi d'une métaphore, la rivière des Parfums qui traverse Hué est ainsi nommée parce qu'elle traverse des plantations, et des vergers dont les arbres déversent leurs fleurs qui s'ouvrent dans l'eau, et arrivant à Hué dégagent une odeur entre la fraîcheur, et la pourriture, une douceur intense, presqu'écoeurante. Il s'agit d'une métaphore centrale dans le livre pour incarner un passé qui se déverse en nous comme ces fleurs dans l'eau, exhalant leur parfum et pourrissant dans un même mouvement. Les souvenirs ne cessent de se transformer en nous, de générer de nouvelles émotions, aussi douces que putrides. Nous pouvons vivre avec notre passé dans cette étrange odeur de douce décomposition. Il me fallait cette métaphore centrale pour construire un livre tel que celui-ci, ouvert à la mémoire.

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